Jean-Claude Michéa : George Orwell est l’un des précurseurs de la décroissance

Jean-Claude Michéa est philosophe. Il fait dans ses livres une critique globale du libéralisme, aussi bien contre son versant économique que culturel. Parmi ses ouvrages : Impasse Adam Smith (Climats, 2002), Les mystères de la gauche (Climats, 2013) et son dernier livre paru en janvier, Notre ennemi le capital (Climats, 2017). Il propose comme alternative au libéralisme un socialisme reposant sur le concept orwellien de common decency, c’est-à-dire de décence commune. Dans cet entretien, Jean-Claude Michéa montre toute l’actualité de la pensée de George Orwell, auquel il a consacré deux essais : Orwell éducateur (Climats, 2003) et Orwell, anarchiste tory (Climats, 1995). Il aborde également dans la deuxième partie la candidature d’Emmanuel Macron, ainsi que le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Simon Leys écrit dans Orwell ou l’horreur de la politique : « aujourd’hui, je ne vois pas qu’il existe un seul écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat ». En quoi la pensée de George Orwell peut-elle nous aider à comprendre notre époque ?

 Jean-Claude Michéa – Si l’oeuvre de George Orwell nous apparaît effectivement plus actuelle que jamais (« ce mort – écrivait encore Simon Leys – continue à nous parler avec plus de force et de clarté que la plupart des commentateurs et politiciens dont nous pouvons lire la prose dans le journal de ce matin »), c’est d’abord parce qu’elle nous offre à chaque page l’exemple même d’un esprit libre (c’est là, bien sûr,  tout ce qui distingue un véritable intellectuel d’un simple idéologue). Chaque fois qu’il avait à se prononcer sur la pertinence d’une idée, Orwell ne se préoccupait ainsi jamais de savoir si elle était « dans la ligne » ou de nature à conforter les préjugés politiquement corrects de l’«esprit réduit à l’état de gramophone ». Il se demandait seulement dans quelle mesure elle pouvait contribuer à éclairer d’une lumière inédite le monde qui est le nôtre. Et cela, naturellement, quand bien même son auteur aurait été considéré par toute l’intelligentsia de gauche de son temps comme un horrible « réactionnaire ». À une époque où chacun peut désormais deviner à l’avance quelles seront les inévitables conclusions « scientifiques » de la plupart des essais que fabriquent à la chaîne « économistes » de droite et « sociologues » de gauche, c’est évidemment une attitude dont tout intellectuel gagnerait beaucoup à s’inspirer. Il suffit, du reste, de lire les incroyables Scènes de la vie intellectuelle en France d’André Perrin (et de songer à la conspiration du silence qui entoure encore ce livre majeur) pour mesurer à quel point cette aptitude constante d’Orwell à reconnaître, en toute circonstance, que « le roi est nu » apparaît toujours aussi insupportable aux yeux de la grande majorité du personnel  médiatique et universitaire.

Que signifie l’ « oxymore » par lequel George Orwell se définissait, « anarchiste tory », et que vous repreniez dans le titre de l’un de vos deux livres consacrés à George Orwell ?

   Rappelons d’abord qu’il ne s’agissait là, chez Orwell, que d’une simple boutade. Il n’en reste pas moins, comme le notait Simon Leys, que cet « oxymore » est certainement celui qui permet de saisir de la façon la plus précise son tempérament politique. Car si Orwell avait évidemment un sens particulièrement aigu de la liberté individuelle (on imagine sans peine ce qu’il aurait pensé des actuelles croisades d’un Edouard Louis ou d’un Geoffroy de Lagasnerie contre la liberté d’expression!), il ne concevait cependant jamais cette dernière – à la différence des libéraux – comme un mystérieux pouvoir transcendant de s’arracher à toute forme de limite historique ou naturelle (qu’il s’agisse de celles qui sont liées au corps humain – comme dans l’idéologie du genre ou les délires siliconistes – à la filiation, à la langue maternelle, à la culture du pays d’origine, ou encore à cet inconscient qui conserve toujours, inscrite au plus profond du sujet, la marque singulière de son rapport à l’Autre). En d’autres termes (et dans la lignée de la critique opérée par les premiers socialistes des « robinsonnades » du XVIIIe siècle), Orwell se gardait bien de confondre – comme le premier adolescent œdipien venu – le mouvement qui convie les individus et les peuples à s’émanciper de toutes les formes de relations humaines basées sur l’inégalité et la domination et celui qui les exhorte à s’émanciper intégralement du lien social lui-même (ce mythe du self made man qui soutient toutes les constructions métaphysiques du libéralisme, notamment dans ses variantes d’extrême gauche). Or dès lors que le lien social primaire, comme l’a définitivement établi Marcel Mauss, s’enracine de façon structurelle dans des traditions et des pratiques collectives (dont certaines sont parfois inconscientes) qui précèdent l’individu isolé – et par conséquent tout engagement de type purement contractuel et intéressé – il est clair qu’aucun mouvement d’émancipation personnelle ne pourra conserver longtemps un véritable sens humain s’il vise uniquement à se fonder – comme par exemple chez Sade ou Stirner – sur le rejet complet de tout ce qui fait de l’être humain un « animal social » par essence et non un « Unique » supposé « indépendant par nature » et « propriétaire absolu de lui-même » (Marx soulignait d’ailleurs que la seule existence du langage suffisait à prouver l’inanité de toute construction idéologique de ce genre). Une fois qu’on a compris ce point crucial, la notion d’«anarchisme tory » cesse évidemment d’être un « oxymore ». C’est au fond ce que Camus entendait dire à sa manière lorsqu’il se définissait à la fois comme « solitaire » et « solidaire » (Orwell avait d’ailleurs cherché à rencontrer Camus). Une autre façon de rappeler, en somme, qu’aucune révolte anarchiste ne saurait demeurer fidèle à ses principes fondateurs si elle oubliait la nécessité d’une lutte symétrique pour « empêcher que le monde se défasse ».

  Pourquoi écriviez-vous dans votre essai qu’il est « par bien des côtés l’un des précurseurs de la critique écologiste » ?

   Tout simplement parce qu’en 1948 (c’est également l’année où paraît l’ouvrage précurseur de Fairfield Osborn sur la Planète au pillage), bien rares étaient ceux qui – à l’image d’Orwell – étaient déjà capables de s’interroger sur ce que deviendrait notre monde « après cinquante années d’érosion du sol et de gaspillage des ressources énergétiques de la planète ». Cette lucidité d’Orwell s’explique avant tout par le fait qu’il avait compris d’instinct – tout comme son ami Dwight Macdonald – que la notion de « Progrès » était foncièrement ambigüe et qu’elle pouvait par conséquent favoriser aussi bien l’émancipation des êtres humains que leur servitude et leur aliénation (une innovation technologique majeure ne saurait avoir de valeur – écrivait-il par exemple en 1946 – que si elle contribue à nous « rendre plus humains » et donc à accroître notre autonomie individuelle et collective). Dans un petit essai paru en avril 1941, il allait même jusqu’à affirmer que « les peuples primitifs qui n’ont pas été touchés par le capitalisme et l’industrialisme sont plus heureux que les peuples civilisés. Presque tous ceux qui ont voyagé pourront le confirmer. Chez les peuples primitifs – en tout cas dans les pays chauds – les visages qu’on voit sont, pour la plupart heureux ; ce qui n’est vrai dans aucune grande ville occidentale ». De ce point de vue, Orwell n’est donc pas seulement un précurseur de la critique écologiste. Il est bel et bien l’un des précurseurs de la décroissance ! Et comme il avait par ailleurs le souci constant de mettre en conformité ses idées et ses actes (un souci devenu bien rare chez nos intellectuels modernes), il finira donc très logiquement par s’installer, à partir de 1946, dans une ferme isolée de Jura – une île des Hébrides intérieures au climat particulièrement rude – afin d’y expérimenter son rêve socialiste d’une vie aussi autonome et accomplie que possible. On pourra d’ailleurs lire le récit passionnant de cette ultime expérience d’Orwell dans le beau livre de Jean-Pierre Martin, l’autre vie d’Orwell. 

« Mon principal espoir concernant le futur, écrit George Orwell dans une lettre, réside dans le fait que les simples gens n’ont jamais renoncé à leur code moral ». Les classes populaires sont-elles encore porteuses aujourd’hui de son concept de décence commune ou ordinaire ? Ce concept ne tend-il pas à créer du séparatisme, potentiellement dangereux alors que la communauté nationale est fragmentée ?

 Jean-Claude Michéa – Notons d’abord que si « séparatisme » il y a aujourd’hui, il est d’abord le fait des élites elles-mêmes (c’est ce que Christopher Lasch appelait la « révolte des élites »). Ce sont bien elles, en effet, qui peuvent décider à tout moment – si la quête « rationnelle » du profit capitaliste l’exige – d’abandonner à leur sort des régions entières du globe, qui organisent de façon méthodique la « gentrification » de leurs espaces de vie « connectés » (ce qui suppose, bien entendu, qu’on en chasse systématiquement, comme à Lyon ou Paris, les derniers représentants des classes populaires) ou qui ont même déjà commencé à envisager leur installation progressive – comme on le voit par exemple chez les idéologues libertariens de la Silicon Valley – dans des zones intégralement off-shore (et éventuellement situées, sous forme de « villes flottantes », dans les eaux internationales) qui pourraient se voir ainsi définitivement libérées de toute obligation envers la nature et le reste de l’humanité. Quant au concept de « décence commune », votre question va me permettre de préciser, une fois de plus, les trois points fondamentaux que mes critiques professionnels travaillent systématiquement à passer sous silence, quand ce n’est pas à falsifier délibérément (bien que je n’aie évidemment aucune illusion sur les effets que pourra avoir cette énième mise au point sur les journalistes du Monde, de Politis ou de Libération !). Je n’ai, pour commencer, jamais écrit une seule fois que le peuple était « bon par nature ». Je soutiens au contraire, à la suite de Marcel Mauss, que ces pratiques constantes d’entraide et de réciprocité qui continuent d’irriguer une partie essentielle de la vie des villages et des quartiers populaires (cette triple obligation de « donner, recevoir et rendre » sans lesquelles les classes dites « subalternes » ne pourraient effectivement jamais faire face aux innombrables aléas de la vie qu’on leur impose) reposent avant tout sur des structures anthropologiques héritées (selon l’expression de Castoriadis) que la dynamique du marché mondial est encore très loin d’avoir dissoutes en totalité (même si, comme je le rappelle toujours, le mouvement d’atomisation libérale du monde – et la mobilité géographique, affective et professionnelle qu’il implique en permanence – ne peut qu’éroder chaque jour un peu plus ces fondements anthropologiques de toute vie commune). Il suffit d’ailleurs de vivre, comme c’est désormais mon cas, dans une zone rurale particulièrement défavorisée de la France « périphérique » pour vérifier à quel point les analyses de Mauss sur la logique du don conservent encore l’essentiel de leur actualité (Christophe Guilluy va même jusqu’à en déduire – et je le suis volontiers sur ce point – que c’est sans doute dans cette France périphérique qui regroupe la majorité de la population française, plutôt que dans les grands pôles métropolitains, qu’un projet socialiste peut trouver aujourd’hui ses conditions politiques, morales et culturelles les plus appropriées). En second lieu, j’ai toujours tenu à préciser que cette « décence ordinaire » ne pouvait constituer que le point de départ de toute prise de conscience anticapitaliste. Cela signifie, en d’autres termes, que ces vieilles habitudes de solidarité avec les proches (parents, voisins, amis, collègues de travail etc.) ne suffisent presque jamais à elles seules à immuniser les classes populaires contre toutes les mystifications de la propagande officielle. Ni même, dans certains cas bien précis, contre certaines formes de « racisme » et de rejet de l’autre. On peut parfaitement, en effet, être « quelqu’un de bien » dans sa vie quotidienne tout en souscrivant par ailleurs à toutes les fables médiatiques sur l’origine de la « dette » ou les bienfaits de l’élevage et de l’agriculture industriels (et, à l’inverse, on peut afficher en permanence les idées les plus « généreuses » et les plus mainstream – ou même participer à un mouvement « associatif » – et se comporter dans sa vie quotidienne comme un égoïste forcené). C’est pourquoi le projet socialiste – s’il trouve bien, comme le voulait Orwell, son point d’appui premier dans ces dispositions morales qui demeurent encore massivement présentes dans les milieux populaires – est par définition inséparable de tout un travail politique et philosophique destiné à leur assurer un développement cohérent et à les mettre au service d’un monde fondé sur la coopération et l’autonomie plutôt que sur la guerre de tous contre tous et la lutte pour les places. Et si ce travail cesse, pour une raison ou une autre, d’être accompli (si, en d’autres termes, aucune organisation politique ne prend plus sur elle la responsabilité d’expliquer que c’est bien, en dernière instance, la dynamique anonyme et impersonnelle du capital – et non les Juifs, les étrangers, les fonctionnaires ou les « mâles blancs de plus de cinquante ans – qui constitue la cause première de la plupart des nuisances qui s’abattent sur les classes populaires et qui conduisent à noyer « dans les eaux glacées du calcul égoïstes » toutes les valeurs morales et culturelles auxquelles elles sont encore légitimement attachées), d’autres sauront très vite récupérer à leur seul profit le désarroi de ces classes sous des formes qui ne pourront alors évidemment être que perverses et mystificatrices (c’est bien en ce sens qu’Orwell définissait le fascisme des années trente comme une « perversion du socialisme » et comme la conséquence logique de l’incapacité de la gauche « progressiste » de son temps à remettre en question de façon radicale et cohérente la société capitaliste). En troisième lieu – et c’est peut-être le plus important d’un point de vue « anarchiste » – il s’agit beaucoup moins, au fond, d’insister sur la décence encore bien réelle de la grande majorité de « ceux d’en bas » que sur l’indécence structurelle de « ceux d’en haut » (élites artistiques et intellectuelles comprises). Indécence qui, aux yeux d’Orwell, s’expliquait facilement. Dès lors, en effet, que les élites ne vivent pas, par définition, sur la même planète que les gens ordinaires (du fait du pouvoir démesuré dont elles disposent, de leur notoriété médiatique ou de leur richesse insensée), il leur est presque totalement impossible, la plupart du temps, de faire preuve de ce minimum de bon sens et de sens des autres – qui s’enracine toujours dans une éthique de l’effort et du travail – sans lesquels les classes populaires ne pourraient prolonger très longtemps leur survie collective (un point que Pascal avait déjà souligné à sa manière dans ses Discours sur la condition des Grands). Le seul exemple des stars du showbiz ou du football professionnel – quelle que soit, au départ, leur origine sociale – devrait suffire ici à nous éclairer définitivement sur la question (comme celui, du reste, de tous les enfants gâtés). C’est pourquoi George Orwell ne manquait jamais de s’interroger sur le type d’écart maximal qu’une société socialiste décente devait tolérer entre ses différentes composantes pour qu’il y ait encore un sens à parler de monde commun. La véritable question n’est donc pas tant de savoir si j’« idéalise » ou non les classes populaires (encore qu’il m’apparaisse évident que la nature réelle d’une société ait plus de chances d’être saisie dans sa vérité effective par ceux qui doivent l’observer d’en bas que par ceux qui la contemplent d’en haut). Elle est bien plutôt de savoir pourquoi le reproche symétrique d’idéalisation des élites (dont toute critique serait par définition « populiste » « démagogique » et de nature à nous ramener aux « jours les plus sombres de l’histoire ») ne vient presque jamais à l’esprit de nos brillants intellectuels et de nos journalistes « impartiaux ».

  Propos recueillis par Alexandre Devecchio et Laurent Ottavi

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