Jean-Claude Michéa : Emmanuel Macron, le Brexit et Donald Trump

Jean-Claude Michéa est philosophe. Il fait dans ses livres une critique globale du libéralisme, aussi bien contre son versant économique que culturel. Parmi ses ouvrages : Impasse Adam Smith (Climats, 2002), Les mystères de la gauche (Climats, 2013) et son dernier livre paru en janvier, Notre ennemi le capital (Climats, 2017). Il propose comme alternative au libéralisme un socialisme reposant sur le concept orwellien de common decency, c’est-à-dire de décence commune. Dans cet entretien, Jean-Claude Michéa aborde la candidature d’Emmanuel Macron, ainsi que le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Le comité Orwell a signé récemment un livre intitulé Bienvenue dans le pire des mondes, le triomphe du soft totalitarisme qui fait référence au Meilleur des mondes de Huxley et à 1984 de George Orwell. Y a-t-il quelque chose de totalitaire ou de potentiellement totalitaire dans notre époque ?

  Mussolini voyait dans le « totalitarisme » (il est l’un des premiers à avoir employé l’expression) le moyen de contrôler « du berceau à la tombe » l’existence quotidienne des individus. Or c’est bien aussi ce que finit par accomplir aujourd’hui – au nom de la « compétitivité », de la « flexibilité », de la « croissance » et de la nécessité « d’adapter les mentalités au monde moderne » – l’économie capitaliste mondialisée. À cette différence près, il est vrai, que cette dernière exerce essentiellement son emprise « totalitaire » à travers les mécanismes anonymes et impersonnels de l’accumulation du capital, et non plus, comme sous le stalinisme et le fascisme, en recourant de façon privilégiée à la main visible de l’Etat (d’où l’illusion, très répandue de nos jours, selon laquelle toute forme de dépendance personnelle aurait définitivement disparu du monde libéral et que nos différents « choix » n’engageraient donc que notre seule responsabilité individuelle). Sous ce rapport, l’avenir que nous prépare le capitalisme de la Silicon Valley est singulièrement révélateur. Il s’agit en effet d’un monde dans lequel l’homme « connecté » – bardé de prothèses, puces électroniques, écrans et autres « capteurs » – pourrait se voir signifier à chaque instant de sa vie l’attitude « rationnelle » qu’il convient d’adopter, qu’il s’agisse de la « gestion » de sa santé, de sa vie affective ou de celle de son réfrigérateur. Si l’on ajoute que la politique des gouvernements libéraux, qu’ils soient de droite ou de gauche, dépend désormais infiniment plus de la « confiance » de leurs créanciers internationaux que des intérêts de ceux qui les ont élus, on comprend donc que ces gouvernements soient de plus en plus tentés de voir dans les derniers vestiges de la souveraineté populaire – et dans les libertés qu’elle implique encore – le principal obstacle à leur mission « civilisatrice » (« il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » admettait encore récemment Jean-Claude Juncker). Nous entrons donc bien, de ce point de vue, dans une ère « post-démocratique » où la liberté illusoire du consommateur aliéné (le pouvoir de choisir à quel type de propagande publicitaire il devra obéir) ne pourra trouver son véritable complément quotidien que dans une dépendance toujours accrue des individus atomisés envers la dynamique aveugle de la « croissance » mondiale. Le recul constant, depuis trente ans, de la liberté d’expression et du débat démocratique (là encore, le livre d’André Perrin en apporte des preuves irréfutables) trouve sans doute ici sa raison d’être la plus fondamentale. En d’autres termes – comme Orwell le soulignait déjà dans sa critique des idées du « professeur Hayek » -, il apparaît bel et bien inhérent à l’idéologie libérale, du fait même de sa « neutralité axiologique » constitutive, de devoir progressivement se retourner en son contraire et d’accoucher ainsi, à la longue, d’un monde qui aurait certainement horrifié ses pères fondateurs. Mais habent sua fata libelli !

George Orwell parlait du fait que la langue anglaise était simple et donc facile à mal parler. Partagez-vous le combat du linguiste Claude Hagège pour la diversité des langues contre l’anglais qui véhiculerait une idéologie libérale ?

  Le fait qu’Emmanuel Macron ait encore récemment choisi de s’adresser en anglais aux députés allemands constitue à coup sûr une confirmation particulièrement surréaliste de l’analyse de Claude Hagège ! Mais c’est là, d’une certaine façon, la conséquence inévitable des dogmes libéraux. Comme le rappelaient en effet Pierre Bitoun et Yves Dupont (leur essai sur le Sacrifice des paysans est en tout point remarquable), le développement continuel du capitalisme suppose « des travailleurs « libres », détachés de tout lien social, mobilisables à tout moment et acceptant de se former tout au long de leur vie pour s’adapter aux exigences du marché ». L’uniformisation linguistique de la planète ne représente donc, de ce point de vue, qu’un aspect parmi d’autres de l’uniformisation marchande et juridique du monde. Encore convient-il de préciser que l’« anglais » qui est ainsi destiné – dans l’idéal d’un monde intégralement « siliconisé » – à remplacer toutes les autres langues nationales n’est évidemment pas celui de Chesterton, de Melville ou de Virginia Woolf. Il s’agit avant tout d’un business English – ou, si l’on préfère, d’un globish -, certes inapte à exprimer le moindre sentiment humain un peu complexe, mais amplement suffisant, en revanche, pour rendre concrètement possibles le type d’opérations et de relations humaines simplifiées (ce que Carlyle et Marx appelaient le cash nexus) qui doivent correspondre à une société libérale « multiculturelle » développée. Bien entendu, cette langue internationale de marché (très différente, sous ce rapport, du projet humaniste qui a toujours soutenu l’esperanto) présente également un avantage politique immédiat. Quiconque a lu l’appendice de 1984 consacré à la « novlangue » sait bien, en effet, que plus un langage se voit systématiquement appauvri (aussi bien dans ses ressources lexicales que syntaxiques), moins il permet à ses locuteurs de construire un jugement critique cohérent et libérateur sur la vie qui leur est faite (la rage et la violence aveugle – « le monde de la haine et des slogans » écrivait Orwell – apparaissant alors comme le substitut le plus naturel des ressources linguistiques abandonnées). C’est ce qui explique, entre autres, cette politique constante, de Claude Allègre à Najat Vallaud-Belkacem, visant à vider progressivement la langue française de tout son pouvoir critique et poétique, sous le couvert « pédagogique » et mensonger d’en « simplifier » l’apprentissage pour les classes populaires (« la poésie est l’idéal du langage » observait pourtant Proudhon). Ce n’est, du reste, certainement pas un hasard si Najat Vallaud-Belkacem appartient elle-même – tout comme, d’ailleurs, Emmanuel Macron, Laurent Joffrin, Alain Minc ou Eric Fassin – au cercle très fermé des Young leaders de cette French-American Fondation, qui est chargée, depuis 1976, d’encourager en France tout ce qui peut servir, d’une manière ou d’une autre, les intérêts économiques et culturels du système capitaliste. Que nos « experts » en « sciences » de l’éducation aient pu ainsi présenter un temps les slogans de l’industrie publicitaire comme un support d’apprentissage de la langue française beaucoup plus approprié que les œuvres de la grande littérature classique en dit d’ailleurs très long sur les enjeux réels d’une telle politique !

  Dans toute votre œuvre, vous vous attaquez au libéralisme, dans ses deux faces, libertaire et économique. La candidature d’Emmanuel Macron est-elle aujourd’hui l’incarnation la plus aboutie de cette idéologie ?

   On ne doit pas oublier qu’Emmanuel Macron, avant de devenir banquier d’affaires chez Rothschild, a d’abord été l’élève d’Etienne Balibar et de Paul Ricœur. Ce qui lui confère incontestablement ce minimum de culture historique et cette capacité d’analyse philosophique dont la plupart des politiciens actuels sont désormais à peu près totalement dépourvus (l’époque des Hollande, des Sarkozy et autres Christiane Taubira n’a évidemment plus grand-chose à voir avec celle des Jaurès, des Blum ou des Clémenceau !). Il n’est donc pas si étonnant qu’il ait pu prendre conscience de façon beaucoup plus claire que la plupart des autres politiciens de métier du lien idéologique structurel qui unit nécessairement le libéralisme économique d’un Friedrich Hayek au libéralisme culturel d’un Michel Foucault (d’autant que sa pratique professionnelle du monde de la finance internationale lui en fournissait chaque jour l’illustration concrète). Mais c’est une prise de conscience qui ne peut elle-même être pleinement comprise que si on la replace également dans le contexte des transformations spécifiques du capitalisme contemporain. D’une part, en effet, parce que l’expérience pionnière de la Silicon Valley se fonde depuis déjà très longtemps sur la reconnaissance explicite de cette unité dialectique des deux moments du libéralisme (ce n’est évidemment pas par hasard si elle trouve l’une de ses origines idéologiques les plus nettes dans la « contre-culture » de l’extrême gauche californienne des années 1960). Et d’autre part, parce qu’au vu des problèmes écologiques et économiques gravissimes qui s’accumulent aujourd’hui à l’horizon, les secteurs les plus lucides – ou les plus modernistes – du monde financier et des grandes firmes transnationales en sont eux-mêmes venus à penser, comme je le soulignais déjà dans Notre ennemi le capital, que la poursuite de l’aventure libérale exigeait désormais qu’on renonce, au moins pour un temps, au système traditionnel de l’« alternance unique », au profit d’un mode de gouvernance du système capitaliste politiquement plus efficace, et dont la « grande coalition » à l’allemande offre de nos jours la forme la plus connue (ce n’est sans doute pas un hasard si la social-démocratie allemande avait déjà renoncé dès 1959 à toute critique de fond du système libéral). Dans cette  nouvelle perspective stratégique – qui suppose évidemment un certain degré de remise en question des « vieux clivages politiques » (et on se gardera bien de confondre ce « ni gauche ni droite » des élites avec le « ni gauche ni droite » des classes populaires), il est clair que le consensuel Alain Juppé apparaissait comme le candidat par excellence de cette fraction la plus consciente – et la plus influente – des classes dirigeantes. C’est donc uniquement la victoire inattendue du thatchérien François Fillon (victoire essentiellement due aux effets pervers de ce nouveau système des « primaires » importé de manière irréfléchie des États-Unis) qui a rapidement conduit cette fraction de l’élite dirigeante – et donc, à sa suite, la grande majorité du personnel médiatique – à reporter, par défaut, tous ses espoirs sur cette candidature d’Emmanuel Macron qui ne devait pourtant être définitivement activée, au départ, que quelques années plus tard et dans des conditions politiques beaucoup plus propices et mieux préparées. Et comme le jeune Emmanuel Macron est, du coup, encore visiblement trop tendre pour assumer de façon entièrement « professionnelle » le destin qu’on a programmé pour lui – et qu’il n’est donc pas à l’abri d’un certain nombre de bourdes plus ou moins lourdes de conséquences – bien malin est celui qui peut dire aujourd’hui ce qui sortira des urnes lors du joli mois de mai !

Beaucoup se sont enthousiasmés à la victoire de Donald Trump et du Brexit : qu’en avez-vous pensé ?

    Si quelque chose peut nous réjouir dans ces deux événements, du reste très différents, c’est uniquement le fait que, dans les deux cas, les grands médias du système et leurs instituts de sondage – malgré les moyens de manipulation dignes de Big Brother dont ils disposent par définition – ont piteusement échoué dans leur tentative d’imposer aux électeurs, et notamment à ceux des classes populaires, la ligne politique qui correspondait le mieux aux intérêts des secteurs les plus modernistes de l’élite au pouvoir (ceux que représentait Hillary Clinton aux États-Unis et que continue à représenter Angela Merkel en Europe). De là, cette incroyable croisade médiatique qui vise aujourd’hui – du matin jusqu’au soir et sept jours sur sept – à nous présenter le Brexit et l’élection de Donald Trump comme une menace terrifiante pour le « monde libre » et le point de départ d’une nouvelle apocalypse « populiste ». Il y a même quelque chose de tout à fait surréaliste à voir ce même monde médiatique qui célèbre d’ordinaire sans le moindre état d’âme toutes les vertus de l’ordre capitaliste mondial (et que Marx appelait déjà la « presse aux ordres de la Bourse »), reprocher en même temps au nouveau président américain d’en incarner la figure la plus impitoyable ! Il reste que personne ne peut sérieusement croire que Donald Trump et Theresa May seraient subitement devenus des ennemis résolus de l’oligarchie financière et de la logique du profit ! C’est pourquoi il me semble beaucoup plus raisonnable de voir dans cette hallucinante croisade anti-Trump et anti-Brexit qu’orchestre en continu la fraction dominante des grands médias libéraux (celle dont le citoyennisme marchand de France-info représente en France la forme la plus caricaturale) l’un des signes les plus spectaculaires du fait que les classes dirigeantes de la planète sont aujourd’hui en plein désarroi et qu’elles éprouvent la plus grande difficulté – notre actuelle campagne présidentielle en offre chaque jour l’illustration – à s’accorder de manière cohérente sur la meilleure façon de sauver un système capitaliste mondial qui prend l’eau de toute part. C’est dire l’ampleur de la crise qui nous attend !

  Propos recueillis par Alexandre Devecchio et Laurent Ottavi

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3 réflexions sur “Jean-Claude Michéa : Emmanuel Macron, le Brexit et Donald Trump

  1. Le seul reproche que l’on puisse faire à Michea est qu’il dit beaucoup trop de choses en une phrase. Pourtant il a été professeur de lycée. Moi j’aimerais savoir ce qu’il dirait à des jeunes qui voudraient le comprendre.

    Pour être honnête, il n’est pas aisé d’être de gauche (la gauche historique, celle de la commune qui voyait déjà dans l’arrachement des moyens de productions des mains du peuple l’essence des ravages sociaux) et partisan de la décroissance (qui voit dans la stabilité de la production mondiale la condition de la survie humaine et qui implique de renoncer dynamiquement, c’est-à-dire souvent, à une partie de ce que nous pourrions faire). Comment Michea peut-il expliquer cela à un jeune de 17 ou 18 ans ? C’est à la fois simple (le lien entre les deux s’appelle la solidarité humaine) et compliqué.

    Compliqué parce que nous sommes confrontés en permanence à un discours de séduction qui nous invite à nous « réaliser pleinement », nous-mêmes, à nous « libérer » de notre famille, de notre histoire, de notre passé, etc. Il faudrait faire comprendre, et plus encore comprendre nous-mêmes, que la joie de vivre (à l’état adulte de la civilisation) est secrètement dirigée vers l’autre.

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