Il faut tout refuser aux musulmans comme nation et tout leur accorder comme individus

Article écrit par Guillaume Bigot et publié sur Le Figaro Vox le 26 juillet 2016.

Alors qu’un prêtre a été égorgé par des islamistes à Saint-Etienne-du-Rouvray, Guillaume Bigot voit dans la litanie des massacres depuis un an les ferments d’une guerre civile. Il appelle nos dirigeant à retrouver le sens de l’Histoire.

Dès sa fondation par Hugues Capet, le royaume de France fut travaillé par l’unité. La France n’est pas innée, elle fut acquise par les armes. Notre pays est tout entier un projet d’unification. Ce projet a réussi, il est devenu une République « indivisible », cadre juridique d’un peuple toujours prompt à se déchirer. Mais cette « volonté de vivre ensemble » qui a forgé la France n’est pas un « vivre ensemble ». La France est redevenue une volonté forte qu’il n’a jamais été bon de contrarier.

Notre peuple est artificiel et ultra politique. En son sein, les divisions sont potentiellement inflammables. Les Français tolèrent mal la diversité de communautés, difficilement compatibles avec l’idéal et la dynamique nationale de l’unité. Nos élites n’aperçoivent pas le danger. Profondément américanisés, nos dirigeants ne comprennent pas le risque.

La grande nation n’a jamais été homogène à la manière de l’Allemagne qui fut peuple avant de devenir État. La France ne fut jamais mono ethnique car ses tribus « de souche » aussi diverses que les migrants venus l’augmenter depuis un siècle. Les Français exogames ne veulent pas vivre « chacun chez soi» mais «unis chez eux. » À l’inverse, les Anglo-saxons ne sont guère incommodés par le voile islamique car un «wasp n’épouse pas facilement une pakistanaise ou une nigériane.

Cet idéalisme naïf (« nos ancêtres les gaulois »), ce goût de l’unité abstraite (« les jardins à la française, cartésianisme, dissertation.. ») peuvent se muer en redoutable intolérance. La France est terre de mélange mais d’un mélange qui peut s’avérer détonnant. Notre fraternité peut dégénérer en férocité (les « fré-roces » disait Lacan). Après Charlie, après le Bataclan, après Nice et après ce qui viendra après, il est vital de l’empêcher.

Ce danger est d’autant plus ignoré par notre classe dirigeante actuelle qui semble oublier que la France, contrairement aux Etats-Unis, notre pays n’est pas qu’une terre d’immigration. Les indigènes y restent majoritaires. Par une singulière inversion, l’expression « indigènes de la République » désigne précisément les enfants des allogènes. Nous sommes dans le déni.

Dans ce fantasme d’Etats-Unis, nous sommes invités à respecter les différences et l’identité de toute les communautés. Toutes sauf une… la communauté «gauloise» qui, elle, est priée de s’effacer en ruminant ses fautes (Vichy ; torture en Algérie ; etc.).

Après avoir entretenu et diffusé l’auto-flagellation nationale pendant trente ans, les programmes scolaires mais aussi les médias et certains politiques ont engendré une minorité d’aliénés qui ne savent plus qui ils sont et qui se haïssent à force de ne plus pouvoir s’admirer. Jusqu’à la tragédie récente, la majorité des Français eux-mêmes n’était plus très sûr d’avoir moralement le droit de brandir leur drapeau.

Certes, des Français ont commis des crimes imprescriptibles. Bien sûr, la colonisation a parfois su se montrer odieuse. Se comparer, c’est néanmoins se consoler et cesser d’expier.

Jamais la France n’aura sur la conscience l‘irréparable commis par les États-Unis sur les indiens ou ne portera l’écrasante culpabilité d’une Allemagne dont le «grand conquérant» s’est suicidé, comme il avait vécu, ignominieusement, dans un bunker. Notre pays n’a pas non plus à ressasser le remords qui rongera un jour l’âme russe ou chinoise lorsque le souvenir des goulags ou de la révolution culturelle remontera à la surface de leur conscience nationale.

Nos classes dirigeantes aspirent à l’universalisme juridique des Etats-Unis mais oublient qu’aux Etats-Unis d’Amérique, un patriotisme puissant soude les communautés. Tous les enfants y plaident allégeance à la bannière étoilée.

Nouveau hic, le drapeau de l’avenir que brandissent nos élites n’est plus le tricolore mais celui d’une Europe sans âme, ni substance politique et dont les principales réalités sont monétaires (l’Euro, la PAC ou encore les fonds structurels). Personne n’ira mourir pour Bruxelles pour la même raison que personne ne se fera trouer la peau pour les fonds de pension.

Circonstance aggravante, la globalisation est censée nanifier notre patrie. Israël, la Corée ou Singapour semblent pourtant de petites nations pleines d’allant et ceci en pleine mondialisation.

Fort heureusement, la « grande nation » reste une réalité, encore engourdie mais pleine d’avenir. Une réalité qui a peu de rapport avec ce «vivre ensemble» que l’on veut nous imposer.

Si l’on ne rompt pas avec ce passé qui plombe (« la repentance ») et avec cet avenir qui dissout (« la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir »), nous allons nous réveiller dans un présent fracturé. En France, aucune minorité ne s’est jamais dressée contre la majorité sans en payer le prix. Et ce prix fut souvent celui du sang (Huguenots, Vendéens, nobles, collabos encore en 1940).

C’est pourquoi, il ne faut plus jamais parler des « populations musulmanes » pour désigner nos compatriotes de confession musulmane mais d’un peuple, le nôtre dont ils doivent désormais faire partie intégrante. « Il faut tout leur refuser comme nation et tout leur accorder comme individus. Il faut qu’ils ne fassent dans l’Etat ni un corps politique ni un ordre. Il faut qu’ils soient individuellement citoyens. » Le programme de Clermont Tonnerre à l’égard des Juifs, celui de la Révolution, reste d’une brûlante actualité. C’est pourquoi, il faut assimiler les musulmans. C’est aussi pourquoi, il faudra aussi tenir à leur égard la promesse de la fraternité et de l’égalité. Il est urgent de faire l’amalgame, seul moyen pour prévenir de redoutables amalgames.

Natacha Polony : Pour que cette guerre ne soit pas civile

Cet article a été publié dans l’édition du Figaro du 23/07/2016. Le texte complet est visible sur Le Figaro Vox pour les abonnés.

Ce n’est pas l’État islamique qui veut instaurer la guerre civile chez nous entre les «communautés», c’est nous qui courons à la guerre civile si nous fabriquons artificiellement ces communautés.

Ne pas nous diviser. Ne pas céder à la haine. Car le risque est là, bien sûr, de fracturer un peu plus une société malade. De nourrir les colères et les ressentiments. Ces préventions sont nobles, et surtout nécessaires, quand elles marquent une volonté de rassembler le peuple contre ceux qui l’attaquent, mais elles sont criminelles si elles ne sont qu’un prétexte pour réduire au silence ceux qui auraient le tort de ne pas se contenter des lénifiants appels à «continuer à vivre comme avant» pour «ne pas donner raison aux terroristes». Une expression tourne dans les conversations, une expression terrible, qui résume l’angoisse latente: guerre civile. Et plutôt que de s’en prendre aux Cassandre qui ont le mauvais goût de prononcer tout haut ces mots que chacun chuchote, l’urgence est de se demander comment la France, après la leçon de ces siècles de drames, des bûchers cathares et …

Elisabeth Lévy : « Le peuple, voilà l’ennemi ! »

A l’occasion de la parution du dernier numéro de Causeur, Elisabeth Lévy a accordé un entretien fleuve à Figaro Vox. Elle y décrypte les ravages de la défiance mutuelle entre le peuple et les élites sur fond de Brexit et d’attentats.

Dans votre (savoureux) éditorial vous reprochez à Anne Hidalgo d’avoir rétabli les octrois. Quelques pages plus loin, vous félicitez le prolo anglais d’avoir voté contre «les élites» London-bruxelloises. Vous virez populiste?

Merci pour savoureux ! Vous avez raison, l’interdiction des vieilles voitures à Paris et le fanatisme européiste sont deux expressions du mépris prononcé des élites pour le populo qui pense mal, vote mal, vit mal et qui, en prime, sent mauvais. Au mieux des grands enfants qui ne savent pas ce qui est bon pour eux, au pire des barbares qui, avec leurs tas de ferraille pourris, menacent les bronches délicates de nos chérubins élevés bio. Je précise que je suis contre les maladies respiratoires et pour la paix entre les peuples, mais dans les deux cas, Brexit et pseudo mesures anti-pollution, c’est une idéologie qui est à l’œuvre, et cette idéologie s’emploie à détruire tout résidu du passé, qu’il s’agisse des nations ou des bagnoles! Alors vous qualifiez ma critique ironique de «populiste», dernière insulte à la mode. C’est marrant, autrefois, défendre les intérêts du populo (alors appelé classe ouvrière), c’était le comble du progressisme. Aujourd’hui, cela signe votre appartenance à la réaction, allez comprendre. En réalité, «populisme» est le nom que la gauche donne au peuple quand le peuple lui déplait. Dans notre émission «L’Esprit de l’Escalier» sur RCJ, Alain Finkielkraut a eu la bonne idée d’exhumer le fameux poème de Brecht qu’on cite sans le connaître. Brecht, qui est pourtant communiste, l’écrit pendant la répression de la grève ouvrière de 1953 à Berlin-Est. Il trouve un tract du Parti qui déclare que «le peuple a perdu la confiance du Gouvernement». Et Brecht conseille ironiquement à ce dernier de «dissoudre le peuple et d’en élire un nouveau». Et c’est exactement ce que la gauche essaie de faire depuis trente ans. Le peuple vote mal? Changeons de peuple! Le peuple ne veut pas la poursuite de l’immigration massive? Changeons de peuple! Le peuple a peur de l’islam? Changeons de peuple! Le peuple veut rester un peuple? Changeons de peuple! Autrement dit, la gauche, représentante autoproclamée du peuple, ne se demande jamais comment répondre à ses aspirations ou inquiétudes mais comment lui faire entendre raison, enfin c’est une façon de parler, car elle utilise plutôt le prêchi-prêcha, l’invective et le chantage. Dans le cas du Brexit on aura tout eu: si vous votez «oui» vous irez en enfer ; puis, ce sont les vieux, les bouseux alcooliques (et les consanguins, non?) qui ont voté Brexit ; et enfin, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, la preuve ils ont changé d’avis. Quand un peuple dit «non», c’est «oui», on connaît la musique….

« Le peuple n’a pas toujours raison » a dit Daniel Cohn-Bendit au sujet du Brexit…

Quel aveu! Désolée, mais si, en démocratie, le moins pire des systèmes comme on le sait, le peuple a par principe raison. Voilà pourquoi la destruction de l’école, sous de fallacieux prétextes égalitaires, est dangereuse: si le peuple a raison, il vaut mieux qu’il soit éclairé et capable de se forger une opinion autonome, on sait ça depuis Condorcet. Au passage, puisque c’est toujours cet exemple que Cohn-Bendit et les autres sont prêts à abattre sur la tête de l’électeur récalcitrant, si le peuple décide démocratiquement d’amener Hitler au pouvoir, il est déjà trop tard. Du reste, ce n’est pas ce qui s’est passé en 1933, d’abord parce qu’Hitler n’a pas obtenu la majorité, ensuite parce que l’atmosphère pré-terroriste de la campagne était tout sauf démocratique. Rappelons cependant que le peuple britannique n’a pas voté pour l’arrivée de Hitler au pouvoir, ni même pour «sortir de l’Europe» comme l’a annoncé Le Monde, mais pour quitter l’Union européenne. Alors revenons sur terre. Il me semble à moi que ce que l’histoire a fait, l’histoire doit pouvoir le défaire et qu’il ne faut peut-être pas en faire un tel plat. Du reste, avez-vous remarqué comme depuis l’attentat de Nice, le Brexit apparaît comme beaucoup moins cataclysmique? Seulement, pour Cohn-Bendit et pour un certain nombre de mes confrères, la construction européenne n’est pas un fait historique, c’est une religion. Le vote britannique aura au moins eu le mérite de leur faire avouer qu’ils ne sont pas démocrates. C’est leur droit. Mais quand on se rappelle que les mêmes, quelques semaines plus tôt, rivalisaient dans l‘attendrissement et l’admiration pour Nuit debout et ses merveilleuses logorrhées citoyennes, on peut au moins exploser de rire. Leurs contorsions pour expliquer que, finalement, la démocratie participative c’est chouette mais qu’il ne faut pas en abuser, m’ont fait passer quelques bons moments.

La dichotomie peuple/élites vous parait-elle pertinente?

Elle n’est pas l’alpha et l’oméga de tout mais dans une démocratie représentative, il y a par définition des gouvernés et des gouvernants. Et puis, il existe ce qu’on appelle une classe dirigeante, constituée d’élites économiques, intellectuelles et surtout médiatiques. L’une des caractéristiques de la période contemporaine est sans doute que les journalistes et autres médiacrates ont pris la place des écrivains et de penseurs, en termes de pouvoir et de statut social – et ce n’est pas une bonne nouvelle. Par ailleurs, si on repense à La trahison des clercs de Benda et surtout à L’étrange défaite, le magnifique livre de Marc Bloch sur l’origine de la défaite de 1940, il apparaît que les grands désastres historiques plongent souvent leur racine dans la faillite des élites. Cela ne signifie certes pas que le peuple est toujours bon et le pouvoir toujours mauvais. N’empêche, quand vous avez étudié dans les meilleures écoles, qu’on vous a confié des charges publiques ou privées, bref que l’on vous a fait confiance, cela devrait obliger. Or, je le répète, ce qu’on voit de plus en plus, ce sont des élites hors sol, qui méprisent ou ignorent ceux qu’elles prétendent diriger. Alors quand, au matin du 23 juin, j’ai vu la tête effarée de certains confrères, comme l’inénarrable Jean Quatremer, représentant de la Commission à Libération, découvrant que plus personne ne les écoutait plus et que leurs procès en sorcellerie faisaient rigoler tout le monde, j’ai immédiatement pensé: Ich bin ein Brexiter! Ce doit être mon côté populiste. Nos élites ne comprennent rien? Changeons-en! D’ailleurs, une bonne partie du peuple n’a pas demandé la permission pour préférer Polony ou Zemmour aux gauchistes qui pullulent dans nos universités et les colonnes de nos journaux….

«D anse-t-on sur les ruines ? » écrivez-vous justement. Doit-on se réjouir du désordre et des incertitudes politiques? Ce n’est pas un jeu !

D’abord, je le répète, après l’attentat de Nice et le vrai-faux coup d’Etat turc, le Brexit semble un peu moins cataclysmique que le 24 juin. Et puis, où sont les ruines? L’Angleterre n’a pas coulé, la City n’a pas disparu, les traders français n’ont pas été boutés hors de Londres. En supposant même que demain, les Britanniques aient à montrer leurs passeports en entrant dans l’Union ou que les étudiants aient à voyager sans le cocon Erasmus (ce qui n’arrivera sans doute pas), cela serait-il si terrible qu’on l’a dit? On ne doit sans doute pas se réjouir du désordre, mais parfois un peu d’incertitude ne nuit pas. Nous l’a-t-on assez répété, en matière européenne, que l’Histoire était écrite dans le marbre et qu’on ne pourrait jamais faire marche arrière, l’Union était aussi intangible que la loi de la gravité. Alors oui, je préfère l’incertitude parce que l’Histoire écrite d’avance c’est la fin de l’Histoire. Bien sûr, Philippe Muray vous dirait que ce n’est pas un petit vote de rien du tout qui peut annoncer le retour de l’Histoire. N’empêche, il se passe quelque chose, et en prime quelque chose dont on nous disait que ça ne se passerait jamais. Appelez ça histoire ou politique, comme vous voulez, mais vous ne m’empêcherez pas de le savourer….

A vous lire, vous semblez pourtant modérément souverainiste. Quel est votre rapport à l’Europe ?

Je ne suis pas souverainiste, c’est la réalité qui est souverainiste. D’un point de vue anthropologique l’existence de nos vieilles nations me semble plus avérée que celle de cet artefact appelé Union européenne qui a une existence légale, administrative, technique, mais certainement pas culturelle, politique, ou même humaine. Un Européen ça existe, pas un Unioneuropéen! Croyant au réel, si on peut dire, je crois aux nations comme cadres légitimes de la démocratie. Pour autant, il existe bel et bien une civilisation européenne et aussi un espace qui a des intérêts communs. En conséquence, je ne suis nullement opposée à une forme d’union et de coopération entre peuples européens mais je refuse qu’on singe la démocratie à une échelle où elle n’a pas de sens. Tant qu’il n’y aura pas un peuple européen au sein duquel les habitants de Hambourg seront d’accord pour payer pour ceux de Brindisi, les différents peuples d’Europe seront les seuls dépositaires légitimes de la souveraineté. Vous voyez, finalement, si ça se trouve, je suis souverainiste….

Comment l’UE est-elle parvenue à se montrer si terne, sans relief et sans saveur?

Permettez-moi de renvoyer les lecteurs du Figaro à un auteur qu’ils connaissent bien, en l’occurrence Alain Finkielkraut et à son analyse limpide sur le sujet. C’est l’injonction du «Plus jamais ça» devenu le seul programme politique de l’UE qui a abouti à faire de l’Europe un réceptacle vide, ou plus exactement un contenant prié de se vider lui-même de tout contenu pour faire place à l’Autre. Pour accueillir, l’Europe doit renoncer à être elle-même. Si je voulais caresser le lecteur du Figaro dans le sens du poil, je dirais que l’idéologie européiste est une nouvelle version d’une certaine niaiserie de gauche. Ah, si tous les peuples du monde se donnaient la main… L’ennui, c’est que ce galimatias pour ados attardés ne s’intéresse absolument pas aux cultures qui font l’Europe.

Cameron, Johnson, Farage ont démissionné. L’art britannique de la démission a-t-il quelque chose à nous apprendre?

Quand Jospin a démissionné après avoir échoué tout le monde a hurlé – moi je trouvais ça assez logique. Aujourd’hui, on voit des leaders qui démissionnent après avoir gagné et tout le monde s’extasie. Apparemment, rien n’est plus moderne qu’un leader qui renonce au pouvoir, rappelez-vous comment Benoît XVI est devenu populaire en une heure… Cependant, je ne partage pas votre admiration. Si Johnson et Farage ne voulaient pas gagner, ils n’auraient pas dû jouer. Il n’y a aucune grandeur dans leur attitude, seulement du cynisme. Comme dans celle de Pasqua et Séguin qui ont sablé le champagne après avoir perdu d’un cheveu le référendum sur Maastricht. Tous ont fait semblant de vouloir renverser la table pour obtenir les bénéfices symboliques de la subversion, mais aucun n’avait suffisamment d’estomac pour aller au bout. À cela il faut ajouter que Johnson et Farage n’ont reculé devant aucun mensonge durant la campagne. Certes, le camp du «remain» a aussi fait très fort dans le chantage à l’apocalypse. Et contrairement à ce qu’on raconte ici, il y a eu, à côté des outrances, un débat de bon niveau en Angleterre. J’ai donc tendance à penser que, dans ce cas, les électeurs valent mieux que ceux qui les ont amenés là. N’empêche, la victoire du «leave» a un drôle de goût, d’où notre titre «L’étrange victoire»….

En Europe, les votes se suivent et se ressemblent. Jusqu’où ira, selon vous, cette révolte des peuples ? Faut-il s’en inquiéter? Et en France, est-ce le FN qui bénéficiera de cette envie d’insurrection civique ?

D’abord, je ne suis pas sûre que tous les votes se ressemblent tant que ça. Certes, il existe des ressorts communs aux partis dits populistes – immigration, mondialisation, dépossession…-, mais ce courant est beaucoup plus libéral en Angleterre ou en Hollande qu’en France par exemple, où le FN est très étatiste. D’autre part, certains de ces partis, en Pologne, en Hongrie et dans toute cette Europe qui n’a guère connu d’expérience démocratique, me paraissent plus inquiétants que d’autres. Il n’est pas douteux que les difficultés engendrées par le multiculturalisme qui est tout sauf heureux, la montée de l’islam radical et l’installation du terrorisme font progresser les affects mauvais, à l’égard de nos compatriotes musulmans. Il faudrait être inconscient pour ne pas s’en inquiéter. Mais une chose est sûre. On ne calmera pas plus ces affects qu’on n’a fait reculer le vote protestataire par l’injonction morale, et encore moins par le déni de réalité. Si on veut libérer les musulmans européens de l’atroce risque d’amalgame qui pèse sur eux, il faut non pas taire les critiques de l’islam mais les encourager. Plus on empêchera les gens de dire qu’ils ne veulent pas d’un certain islam, sécessionniste et régressif, qui en France est minoritaire mais pas insignifiant, plus ils se tourneront vers les adeptes des solutions folles. Cependant, sur ce terrain, les gens du FN ne me semblent pas vouloir jeter de l’huile sur le feu et c’est tant mieux. Après tout, on finira peut-être par découvrir qu’ils sont un rempart contre les fachos…

Justement, une semaine après Nice, quel regard portez-vous sur notre pays?

C’est la première fois, me semble-t-il, qu’un journal de la gauche raisonnable comme Le Monde se demande ouvertement s’il y a un risque de guerre civile – pour y répondre par la négative, mais tout de même. Au-delà de la sidération, de la peur, on sent effectivement monter une colère, en partie dirigée contre les gouvernants, mais pas seulement. Les Français ne sont pas en colère à cause des ratés de la sécurité, ils sont en colère parce qu’on leur raconte des bobards. On pensait que le déni avait fini par se fracasser sur le réel. Las! Dès le 15 juillet, nombre de médias s’employaient à effacer tout lien entre le crime et l’islam, fût-il radical. Bien sûr, leurs gros sabots se voyaient et au moins, on a pu souffler et rire parce que, sur France Inter, 95 % des témoins et des proches de victimes interrogés avaient des prénoms maghrébins. De même, on nous a rebattu les oreilles avec les frasques du terroriste: il buvait de l’alcool, il mangeait du porc et il draguait les filles, et même les garçons, il ne pouvait pas être musulman ce gars là. Pour un peu, nous avions vécu un drame de l’alcool la sexualité débridée. Ce dénégationnisme médiatique n’apaise pas au contraire, il rend les gens dingues. Bien sûr, nombre de victimes étaient musulmanes et ils sont des millions, qui font la fête le 14 juillet, ou d’ailleurs ne la font pas, à appartenir sans restriction à la communauté nationale. Mais d’autres, concitoyens ou pas, sont nos ennemis et il doit être permis de le dire. Voilà des mois qu’on dit aux Français qu’ils sont en guerre, aujourd’hui, ils attendent qu’on la fasse. Si on ne veut pas que cette guerre soit celle de tous contre tous, c’est à l’Etat de la mener. A l’extérieur de nos frontières, mais aussi et peut-être surtout, à l’intérieur.

Propos recueillis par Vincent Tremolet de Villers

La nouvelle novlangue managériale

Franck Dedieu, membre du Comité Orwell, porte ici un regard critique sur le drôle de dialecte de plus en plus prisé dans le monde de l’entreprise. Il consiste à plaquer des mots enjoués sur des plans de restructuration

Texte initialement publié dans La Croix.

Tous les salariés des grands groupes connaissent maintenant la fameuse novlangue managériale forgée dans les années 1990. Ou du moins la reconnaissent : elle se présente souvent sous format power-point, se décline en « slides » constellés de schémas abscons et de mots abstraits mais tournés vers des objectifs très concrets de performance entrepreneuriale, de gain financier et même de prouesse personnelle. Dans ce dictionnaire managérial, figurent pêle-mêle des mots ou expressions comme « conduite bénéfique du changement », « satisfaction des stakeholders » ou des « parties prenantes », « respect de la gouvernance » ou « du gouvernement d’entreprise ».

Une terminologie positive cynique

Mais, ce dialecte managérial vient récemment de franchir une nouvelle étape vers une nouvelle novlangue pour ainsi dire. Encore plus effrayante au vu de son champ d’application : les plans de restructuration. Avec un cynisme sans limites, les dirigeants de grands groupes et leurs épigones des ressources humaines s’ingénient à habiller d’une terminologie positive, presque enjouée, leur programme de réduction d’effectifs. Les exemples abondent : dernièrement en juin, le plan « Transformation 2020 » du groupe aéronautique Latécoère prévoit une réduction de 10 % des effectifs en France. En dépit de son intitulé, le « Business Developpement Plan 2014-2016 » de BNP Paribas s’accommode de plan de départs. Le « Stratégie 2020 » de Sanofi sonne pas mal aussi, il fait de l’équipe dirigeante des visionnaires attachés au long terme et à la pérennité de leur multinationale mais le dit plan comporte un austère volet social. Le programme « Drive the change » de Renault suggère aussi la prise en main par les équipes de leur destin à condition d’admettre les réductions de coût, pierre angulaire du dispositif. Sans parler du plan « Valens » conçu par Vallourec, une référence latine au mot « robuste », une contraction – voulue ? – des mots « valeur » et « ensemble » mais avec des réductions d’effectif à la clé. Toute l’astuce consiste à trouver les bons mots pour sonner, au service du groupe, la mobilisation de tous par la « démobilisation » de certains ou la restriction des moyens. Très fort !

Des mots édulcorants plaqués sur des sinistres réalités

Avec ce nouveau cap franchi dans l’horreur sémantique, le monde de l’entreprise passe en quelque sorte d’Orwell à Huxley, du vide des clichés langagiers au vice du meilleur des mondes. Attention, dénoncer ces « abus de langage » au sens littéral du terme ne revient pas à invalider par principe ces plans de restructuration. Si les pertes s’accumulent, si le carnet de commandes se vide, une entreprise doit pouvoir tailler dans les effectifs sous peine de mettre définitivement la clé sous la porte. Mais, alors, autant le dire tout de go, sans faux-semblants, sans se perdre dans un récit de bisounours. Ainsi, en mode Churchill, un tel plan donnerait « sang et larmes 2028 ». Ou, plus littéraire, en hommage à Georges Perec, un programme de coupe claire pourrait s’appeler « La disparition 2024 »…

Mais, non au lieu de cela, les managers préfèrent plaquer sur des sinistres réalités des mots édulcorants. Personne ne mord à l’hameçon – et surtout pas les syndicats – mais les consultants et les DRH persistent. Résultat contre-productif : même les mots de Oui-oui au pays de l’Ebitda font désormais peur aux salariés. Ainsi, quand Lakshmi Mittal indique « regarder comment optimiser l’aval » au moment de céder deux filiales françaises (WireSolutions et Solustil), tout le monde s’affole. Le sociologue Vincent de Gaulejac oppose d’ailleurs très justement « l’imaginaire leurrant » à « l’imaginaire moteur ». Parier sur le premier annihile le second. Alors pourquoi les managers persistent dans cette langue à la guimauve et semblent même tous les jours progresser dans son maniement ?

Des managers indifférents

À rejeter, la théorie du grand marionnettiste appointé par le CAC 40, tireur expérimenté de ficelles au sommet de sa tour à la Défense, dans le but de « fabriquer du consentement » selon les termes d’Edward Berneys, le neveu de Freud.

À méditer en revanche, la thèse plus triviale de… l’indifférence des managers à l’égard des hommes et de femmes de l’entreprise. Les « Drive the change », « Transformation 2020 » et autres plans de restructuration aux titres sympathiques ne s’adressent tout simplement pas aux salariés mais aux investisseurs. Ils sont destinés à finir sur papier glacé à l’intérieur des « rapports annuels » publiés quelques jours avant l’incontournable Assemblée générale des actionnaires. Ceux-là d’ailleurs cocheront aussitôt les bonnes cases de rentabilité, selon des objectifs de court terme définis sur Power Point. Par la magie de la spéculation, la nouvelle novlangue et ses mots remplis de vide se convertiront en gain virtuel. Au fond, les managers ne se soucient plus du réel.