L’euro au scalpel

Article écrit par Laurent Ottavi.

Un mois après la sortie du livre du prix Nobel Joseph Stiglitz contre la monnaie unique, les éditions du Rocher avaient fait paraître en octobre un ouvrage collectif L’euro est-il mort ? auquel avaient contribué des économistes, universitaires et praticiens, qui, bien que venant d’horizons idéologiques différents, ont tous en commun de défendre une sortie de l’euro. Un livre à lire, au moment où certains économistes estiment que la victoire du « non » au référendum italien risque de déclencher une bombe à retardement en zone euro.

Contrairement à ce qu’indique la page de couverture, cet ouvrage n’a pas été écrit sous la direction de Jacques Sapir, qui a uniquement contribué à deux des articles. C’est Jean-Pierre Gérard, ancien membre du Conseil de la politique monétaire et président de l’Institut Pomone, qui a ressemblé ces textes, dont la lecture ne souffre pas la redondance et peu l’incohérence malgré les analyses différentes des auteurs.

Parmi eux, on trouve des économistes français depuis longtemps opposés à l’euro, comme Gérard Lafay et Jean-Jacques Rosa, mais aussi, c’est un des grands intérêts de ce livre, des économistes grec, italien et espagnol qui analysent l’impact de la monnaie unique sur l’économie de leurs pays et ses conséquences sociales.

Le constat est vertigineux : en suivant la trajectoire actuelle et en l’absence très improbable de nouvelles crises, il faudra attendre vingt-cinq ans pour que la Grèce descende sous la barre des 10% de chômage, idem pour que l’Espagne retrouve un niveau de chômage semblable à celui d’avant la crise.

L’euro est condamné

La qualité des analyses rassemblées ici aurait toutefois mérité un titre plus adéquat. Le propos ici est moins de répondre à la question « l’euro est-il mort ? » que de montrer en quoi il est néfaste aux économies et aux peuples, condamné à mourir étant donné l’impossibilité d’une solidarité européenne qui a pour nom fédéralisme, et d’exposer les conditions et mesures pratiques d’une sortie ou dissolution de la monnaie unique.1

Les auteurs montrent clairement, que seule une union politique dont rêvaient les fédéralistes français2, aurait pu faire fonctionner l’euro. Le clivage austérité / relance posé depuis quelques années ne servant qu’à masquer le nœud du problème, qui a été parfaitement résumé par l’économiste Michel Aglietta dans son livre Eclatement ou fédération.

Le fédéralisme permettrait d’opérer des transferts financiers entre les pays, comme entre Etats aux Etats-Unis (le Texas et le Michigan par exemple) ou entre régions en France pour compenser les divergences entre les économies que toute monnaie unique aggrave.

On en arrive ainsi à ce paradoxe que les économies des pays convergeaient davantage avant la création de l’euro, quand les pays pouvaient s’ajuster entre eux par des dévaluations, que depuis 2002.

Parler de crise de l’euro est un non-sens dans la mesure où l’euro est en crise permanente faute de cette solidarité interétatique dont il est orphelin.

Or la « solution par le haut » du fédéralisme ne résiste pas à l’épreuve du réel. L’Allemagne devrait contribuer à hauteur d’environ 10% de son PIB chaque année pour financer les autres pays. Ce serait pour elle un suicide économique, après avoir déjà subi le choc de sa propre réunification. C’est sans compter également qu’il n’existe pas de solidarité intra-européenne du fait de la persistance du sentiment et du fait national.

L’euro est donc la monnaie d’une Europe qui n’existe pas, « une monnaie sans visage » pour reprendre l’expression d’Hervé Juvin, l’un des contributeurs.

Il est lourd de contradictions insurmontables, en accentuant les divergences entre les économies au profit des pays du Nord3, qui sont les conditions mêmes de sa destruction4.

Comme toute négation de l’Histoire, il est donc condamné à l’implosion. Ce qui constitue l’argument premier en faveur d’une sortie de l’euro : mieux vaut anticiper ce qui est certain de se produire.

« Reprise » et méprise

La stratégie des autorités européennes et du gouvernement allemand consiste depuis 2009, soit l’année de la révélation de l’ampleur du déficit grec, à repousser l’échéance inéluctable de l’implosion de l’euro, à l’aide de plans dit de « sauvetage » et des interventions de la BCE. Sans elles, l’Espagne et l’Italie se seraient effondrées, emportant l’euro.

Depuis début 2015, plusieurs facteurs ont contribué à un apaisement sur les marchés. Il s’agit de la baisse de l’euro face au dollar, de la baisse du prix du baril du pétrole et, donc, de la politique monétaire de la BCE.

Mais le défaut originel de l’euro, à savoir celui d’une monnaie sans nation, n’ayant pas été réglé, le problème reste entier. Il convient aussi d’observer que, malgré les quelques améliorations que l’on peut observer, les niveaux de chômage dans les pays du Sud restent extrêmement préoccupants.

Quelle sortie de l’euro ?

Il est donc nécessaire de questionner cette sortie de l’euro qui, si elle n’est pas suffisante au redressement de l’économie, n’en est pas moins sa condition indispensable, afin de retrouver un mécanisme d’ajustement des économies entre elles autre que la variable travail.

Elle est présentée comme une catastrophe économique par ses opposants mais l’un des contributeurs note à raison que tous les effets qu’ils dénoncent sont ceux que la monnaie unique a d’ores et déjà provoqué : hausse de l’endettement et du chômage, rivalités entre les peuples, destruction de l’idée européenne.

Il faut aussi rappeler que sortir d’une zone monétaire n’a rien de nouveau. Plus de cent fins d’unions monétaires (Autriche Hongrie, URSS, Tchécoslovaquie, etc.) se sont produites au XXe siècle. L’économiste anglais Jonathan Tepper en a étudié soixante-neuf et il en a déduit qu’elles ont eu « un impact économique négatif limité ».

Les auteurs divergent sur les mesures devant accompagner une sortie de l’euro. Les économistes libéraux estiment que toute politique protectionniste serait contre-productive, et que l’échec de l’euro est caractéristique du néodirigisme. Les économistes plus keynesiens, au contraire, pensent que la sortie de l’euro s’intègre dans une politique protectionniste permettant de dynamiser la production nationale et de relocaliser les emplois.

La confrontation de ces différents points de vue concernant une sortie de l’euro est le grand apport de ce livre, dont il constitue toute la seconde partie.

Faut-il mettre en place un contrôle des capitaux ? Le système productif, affaibli par plusieurs décennies de désindustrialisation, sera-t-il assez fort pour permettre une forte croissance économique, et donc diminuer le chômage ? Quels seraient les contours d’un nouveau Système monétaire européen fondée sur la coopération monétaire et non plus la subordination à un nouveau mark ?

Ce sont tous ces enjeux cruciaux que posent les contributeurs. Ils montrent, par-là, que la sortie de l’euro ne doit pas être pensée indépendamment d’un nouveau cadre économique et politique. Ce point n’est pas ou peu soulevé dans ces articles mais il est évident que l’Union européenne ne résisterait pas à une fin de l’euro, et qu’une refondation de l’Europe à partir des nations en est la conséquence à la fois logique et souhaitable.

1 Le livre ne s’attarde pas en revanche sur les causes qui ont présidé à la création de l’euro, celles-ci ayant déjà fait l’objet de très nombreuses études, dont la plus juste est à notre sens celle qu’a fait une non-économiste, en se replaçant dans le long cours de l’histoire politique européenne. Voir Impostures politiques, Marie-France Garaud, Plon, 2010. On trouvera des références à ses travaux ici : « la fin de l’euro ou revanche de l’histoire / partie I – le défaut d’origine : une monnaie sans nation » (http://www.libertepolitique.com/Actualite/Decryptage/La-fin-de-l-euro-ou-la-revanche-de-l-Histoire-I-III-une-monnaie-sans-nation).

2 Jacques Attali, cité dans le livre, expliquait le 23 septembre 2011 sur le plateau de BFM Business : « quand on a fait les euros, on savait qu’ils disparaitraient dans les 10 ans si on n’avait pas un fédéralisme budgétaire. C’est-à-dire des eurobonds, mais aussi une taxation européenne, mais aussi un contrôle des déficits. On le savait. Parce que l’histoire le montre. Parce qu’il n’y a aucune zone monétaire qui survit sans un gouvernement fédéral. (…) Mais il était évident que cette crise allait arriver, tout le monde le savait ».

3 Pour voir en détail comment l’euro a accentué les divergences entre les économiques européennes, voir : « la fin de l’euro ou la revanche de l’histoire / partie II : 2002-2009 : divergences économiques » (http://www.libertepolitique.com/Actualite/Decryptage/La-fin-de-l-euro-ou-la-revanche-de-l-Histoire-II-III-2002-2009-les-divergences-Nord-Sud).

4 L’économiste Jean-Jacques Rosa parle d’« un système par nature autodestructeur ».

Les hasards politiques du tirage au sort

L’image ci-dessus est un klérotèrion, machine à tirer au sort les jurys en mettant le pinakion des citoyens dedans.

Article co-écrit par Franck Dedieu et Charles Toulemonde, ingénieur-chercheur, pour La Croix le 29 novembre 2016.

Machiavel attribuait au hasard plus de la moitié des actions humaines. Le libre choix et la volonté individuelle se trouveraient donc minoritaires dans le gouvernement de l’Histoire. Triste sort ! Et pourtant, depuis quelques années, et a fortiori au cours de cette campagne présidentielle, l’idée de désigner par tirage au sort les représentants du peuple fait une percée dans les programmes.

Une méthode éprouvée

En 2012, Ségolène Royal imaginait des jurys citoyens pour contrôler les élus. Aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon, leader de la France insoumise, vient de s’en remettre partiellement au hasard en octobre dernier pour désigner les membres de sa Convention.

Arnaud Montebourg, candidat à la primaire de la gauche, veut faire de même pour constituer l’assemblée des sénateurs. Les écologistes d’EELV, les militants du parti Nouvelle Donne ou les « nuitsdeboutistes » du printemps 2016 auréolent l’aléatoire de toutes les vertus politiques. Cette idée d’une République horizontale repose sur un argument simple : les élus devenus des professionnels de la politique vivent en vase clos dans un système de plus en plus consanguin et ne représentent plus la réalité sociale et sociologique du corps électoral. Mais, comme d’habitude en politique, il faut se méfier des solutions clés en main… « innocente ».

Une légitimité controversée  ?

À bien y réfléchir, cette stochocratie (du grec stokhastikos, aléatoire, terme utilisé par le philosophe Roger de Sizif) éloigne de la démocratie, au lieu de s’en rapprocher. Le tirage au sort risquerait bien de renforcer les travers de cette «oligarchie élective» si dénoncée. Comment cohabiteraient deux classes politiques ? Les «députés-élus» regarderaient-ils d’égal à égal les «loto-sénateurs» ? Les «choisis» se prévaudraient d’une légitimité élective et les «vernis» seulement d’une main heureuse. Quelle distance entre le serment du jeu de paume des députés du Tiers-État et ce serment du jeu de dés des mélenchonistes !…

Au fond, les femmes et les hommes politiques, partisans du tirage au sort, non seulement n’abandonneraient probablement pas de pouvoir mais ils trouveraient dans ce simulacre de partage un moyen commode d’éteindre le feu. Jouer aux dés sa rédemption, … Machiavélique. D’ailleurs, le personnel politique issu de la société civile, vivier censé représenter plus fidèlement le peuple, se perd le plus souvent dans les méandres partisans et finit par décevoir.

Une démocratie bousculée

Pas si démocratique donc et de surcroît bien peu républicain. Le tirage au sort comporte une part de «divin». La Providence guide toutes les mains innocentes, c’est elle qui place ces grains de sable si déterminants dans la vie de chacun. Théophile Gautier voyait “le hasard [comme] le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer”. Cette démocratie horizontale contient surtout une dimension verticale, surnaturelle, thaumaturgique. À rebours des principes républicains les plus élémentaires. En effet, le suffrage universel s’inscrit au contraire dans le réel et le tangible, il compte les voix, il dénombre les bulletins selon la simple loi de l’arithmétique et non celle des cieux.

La représentativité mise à mal

Plus trivialement, le tirage au sort pourrait même se trouver contesté sur son principal argument, celui de la fidélité au corps social. En effet, tirer au sort des élus revient à extraire au hasard des boules d’un sac. Comme dans tout bon spectacle de prestidigitation, le public s’intéresse à la sortie des boules mais pas vraiment à la nature du sac. Or, le «contenant» joue un rôle clé dans cette histoire de «contenu» démocratique. Si le sac est assez grand et si le nombre de boules à tirer est suffisamment important, la loi des grands nombres s’applique et le résultat de ce tirage est alors très fidèle, représentatif comme disent les sondeurs. Le pouvoir revient donc à celui qui détermine le contenu du sac dans lequel il faut réaliser le tirage au sort.

Quand Jean-Luc Mélenchon décide de désigner la majorité des conventionnels par tirage au sort parmi les militants de la France insoumise, certes il dilue en théorie le pouvoir des principales figures de son mouvement, mais il reproduit sans doute les biais sociologiques des militants (sur-représentation de certaines professions et de classes d’âges). Se posent ainsi les questions de représentation des différents groupes de citoyens comme celle de la parité hommes-femmes ou des minorités.

Pour les résoudre, la France insoumise devrait alors appliquer des méthodes statistiques plus évoluées que le simple tirage au sort autrement appelé méthode de « Monte-Carlo ». Allusion aux jeux de hasard si prisés dans ce quartier de la principauté, peu connue pour ses valeurs socialistes, cette méthode de tirage est utilisée depuis longtemps par les ingénieurs et par les chercheurs. Appliquées à la politique, des méthodes plus modernes reviendraient à procéder à des tirages selon des règles de quotas pour assurer le plus fidèlement la représentation de chaque minorité. Cette fragmentation pourrait être sans limites. Alors, autant voter !

Les hommes de Goldman Sachs omniprésents autour de Trump

Article de Benjamin Masse-Stamberger publié sur son blog le 3 décembre 2016.

Les Goldman boys squattent les postes-clés.

« Je les connais les banquiers de Goldman Sachs ! Ils exercent un contrôle total sur Hillary Clinton ! » Ainsi parlait Trump durant la campagne, critiquant à juste titre l’emprise du secteur financier sur la candidate démocrate. En sens inverse, le président de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, s’était inquiété que le promoteur immobilier bling-bling, et star de la télé-réalité, puisse être en charge de la dissuasion nucléaire. « L’image de Trump avec le doigt sur le bouton  me laisse sans voix », s’était inquiété Blankfein au printemps dernier.

Mais depuis le 8 novembre dernier, tout a changé. Le lendemain même, Blankfein déclarait que le programme économique de Trump pourrait être « bon pour la croissance. » Quant au milliardaire-président, grand contempteur de Wall Street durant la campagne, il a brusquement tourné casaque. Il a ainsi émis le souhait de supprimer la pourtant très peu contraignante loi Dodd-Franck, votée sous l’administration Obama pour modérer les excès les plus criants du secteur financier américain. Sans guère de succès d’ailleurs, tant Wall Street est puissante outre-Atlantique. Tant aussi l’économie américaine est droguée à la croissance artificielle, alimenté sans limites par la planche à billets et le levier financier.

Toujours est-il que Trump et la pieuvre Goldman – comme elle est surnommée pour sa capacité à infiltrer tous les étages de l’establishment politico-économique, et pas seulement aux Etats-Unis – filent désormais le parfait amour. Au fil des annonces de nominations, on retrouve cités à de nombreuses reprises les hommes de Goldman, dans l’entourage immédiat de Trump.

A commencer bien sûr par le Secrétaire d’Etat au Trésor, équivalent américain de notre ministre des Finances.  C’est presque devenu une tradition aux Etats-Unis que le poste revienne à un ancien de Goldman Sachs : ce fut déjà le cas entre 1995 et 1998 avec Robert Rubin, puis entre 2006 et 2009 avec Henry Paulson. On se souvient même que Paulson fut accusé d’avoir validé la faillite de Lehman Brothers, à l’origine de l’effondrement du système financier mondial en 2008, afin de favoriser sa concurrente, Goldman Sachs…dont il était auparavant le président.

Toujours est-il que Trump n’a pas dérogé à la tradition : il a nommé au Tresor Steve Mnuchin, qui a passé 17 ans chez Goldman, dont il est devenu associé, comme son père avant lui. Mnuchin avait notamment géré, avant la crise, les produits financiers adossés aux prêts immobiliers – ces fameux subprimes qui seraient plus tard à l’origine de l’effondrement – avant de créer sa propre activité, puis de devenir producteur à Hollywood.

Autre recrue potentielle de Trump issue de Goldman Sachs : Gary Cohn, qui n’est rien moins que le directeur général de la banque d’affaires, que le « Donald » envisage de nommer à la tête du Budget. Barré par Blankfein à la tête de Goldman, Cohn avait déjà fait part de son désir de quitter la banque. Après 26 ans passés au sein de GS, on peut cependant supposer qu’il conservera quelques contacts au sein de son ex-employeur…

Mais ce n’est pas tout : Anthony Scaramucci, membre du comité exécutif de l’équipe de transition de Trump, est également un ancien de la banque, de même surtout que Steve Bannon : le grand manitou de Breitbart News, classé très à droite, a été le chef exécutif de la campagne de Trump durant les derniers mois. Il est désormais le conseiller principal du président. Lui aussi était banquier d’affaires chez GS, avant de créer sa propre société d’investissement.

Enfin, les « Goldman Boys » vont se nicher jusque dans l’entourage familial du héros de The Apprentice. Du côté de la famille Kushner : Jared, 35 ans, mari d’Ivanka, est aussi l’un des plus proches conseillers du président élu. Son frère Joshua, dont il est très proche est également un ancien banquier de Goldman. Et la liste est encore susceptible d’être allongée.

Goldman Sachs a toujours été spécialiste du mélange des genres, et de l’entrisme, en politique comme dans les grandes institutions financières : entre autres, les présidents de la banque d’Angleterre, Mark Carney, et de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi, sont d’anciens Alumni de Goldman. En sens inverse Mario Monti ou encore José-Manuel Barroso sont passés de la Commission Européenne à la banque d’affaires américaine. Rarement, pourtant, « la Pieuvre » aura été aussi bien représentée que dans l’équipe du nouveau président « antisystème ».

Qui seront les Donald Trump et Hillary Clinton de la campagne présidentielle française ?

Tribune publiée sur le Figaro Vox le 30 novembre 2016, écrite par Guillaume Bigot.

Les « antisystèmes » sont à la mode depuis la victoire de Donald Trump à la Maison-Blanche. Pour Guillaume Bigot, comme aux Etats-Unis, ce sera la politique et non l’économie qui déterminera en France le vainqueur de 2017.

La lettre volée d’Edgar Allan Poe offre une parfaite métaphore du phénomène Trump.

La lettre volée, c’est cette missive que tout le monde cherche mais que personne ne voit alors qu’elle est posée bien en évidence sur le bureau.

On n’a pas vu venir Trump s’installer derrière le Bureau ovale car le populiste était une évidence soigneusement dissimulée à ceux qui ne voulaient pas voir ce qu’ils avaient sous le nez.

Mangeurs de quinoa et autres parrains de sans papiers se désintéressant de leurs compatriotes mis au rebut par cette «ouverture» qu’ils célèbrent auraient été bien inspiré de se rappeler des fortes paroles de ce rabbin crucifié sous Ponce Pilate: «Comment celui qui dit qu’il aime Dieu qu’il ne voit pas peut-il l’aimer alors qu’il n’aime pas son prochain qui est sous ses yeux?»

Justement, les bobos aperçoivent parfois des roms au pied de leurs salles de gym suédoise alors qu’ils ont depuis longtemps perdu de vue cette France périphérique rappelée par Christophe Guilluy. Si le Zambèze déménage en bas de chez vous, vous finirez par le préférer à la Corrèze et à vous sentir plus solidaire des «lointains» de proximité que de votre «prochain» relégué. C’est la loi du kms-émotion. De même, l’écrasante majorité d’électeurs du District de Columbia ayant voté Clinton ne voyaient plus depuis l’Amérique des rednecks et de la rust belt. La première évidence que rappelle le sacre du roi de l’immobilier new-yorkais, c’est que l’on ne dirige pas une grande démocratie contre son peuple.

Seconde évidence qui aurait dû sauter aux yeux des anti-populistes condescendants, c’est celle de l’expansion spectaculaire d’une bulle politique internet. Les mêmes qui se félicitaient du rôle de contre-pouvoir face aux dictatures dans les pays arabe n’ont pas vu que le web jouait un rôle analogue face au despotisme éclairé du politiquement correct. La victoire de Trump, c’est la bérézina du main Stream qui tient toujours d’une main de fer les médias traditionnels. Conclusion, la contre culture on line, y compris les bouges conspirationistes, les arrières salles enfumées de la ré-information et les tripots du dark net pèsent désormais plus lourd dans les urnes que la cour des plateaux télévisés où il ne manque même plus la poudre pour rappeler le salon des précieuses.

Arrêtons-nous un instant sur Internet. La «lettre volée» y circulait depuis longtemps dans les méandres des routeurs mondiaux. Mais alors que faisait la NSA? Ne veillait-t-elle pas sur les moteurs de recherche et ne scrutait-elle pas les réseaux sociaux? Étrange que la surveillance généralisée n’ait pas permis à une classe dirigeante contestée de deviner l’ampleur de la jacquerie. Certes, le phénomène était nouveau et les sondeurs n’eurent aucune antériorité pour opérer leur redressement. Mais justement tout était pré-visible on line. Mais il n’est pire aveugle que celui qui ne veut voir. Ou pire myope que celui qui ne recherche dans l’océan du Big Data ce qui le conforte. Ce mécanisme d’auto-aveuglement que les spécialistes de la toile appellent la bulle de filtrage a permis au phénomène Trump de demeurer sous les radars. Le bloggeur spécialisé Julien Cadot explique: «algorithmes et techniques de collectes de données aidant, un cocon numérique s’est créé autour de nous et il est aujourd’hui très difficile d’en sortir. Facebook, le réseau social le plus utilisé au monde, est bien connu pour cela. Quand vous cliquez sur un J’aime, ou que vous masquez une publication qui vous déplaît, Facebook apprend vos préférences.» Matthew Hughes, journaliste pour The Next Web, confirme: «Comme la plupart des gens, je vis dans une bulle que j’ai créée, où les seules perspectives que je croise sont similaires aux miennes». Et lorsque Netflix ou Amazon introduisent des mécanismes générant des suggestions aléatoires dans leur logiciel, le résultat est sans appel: les gens n’achètent pas ce qu’ils n’ont pas déjà acheté. Est-ce à dire que l’Internet creuse sous nos institutions démocratiques des galeries qui fragilisent notre «bien commun»? Seuls les néo-marxistes chez qui les technologies et les rapports de production commandent seraient assez naïfs pour le craindre. Et le libéralisme restauré par Friedman, on ne le rappellera jamais assez, est un néo-marxisme. Que les êtres humains s’accordent difficilement sur une définition du juste et de l’injuste, voilà une évidence que nos économètres et nos technophiles redécouvrent aujourd’hui. Ajoutons que ceux qui partagent une même vision du juste et de l’injuste tendent à se regrouper. Les mêmes tendent à faire preuve d’esprit partisan voire d’agressivité à l’égard de ceux qui ne partagent pas leurs vues. Pis, l’homo sapiens sapiens identifie facilement sa dignité à ses convictions et est généralement prêt à mourir pour son drapeau. L’être humain n’est pas d’abord un agent économique mais d’abord un homo politicus.

Là encore, rien de neuf depuis Platon. Ce qui est nouveau, c’est que les NTIC, en faisant de tout un chacun un émetteur et un récepteur et en saturant l’espace public d’informations, impose de forcer le trait ou de monter le son.

La troisième évidence expliquant la victoire de Trump, c’est la transposition dans l’agora des codes du buzz et de la téléréalité. Nous ne sommes pas sortis de la démocratie mais nous avons changé de grammaire démocratique. L’orthographe démagogique s’est considérablement simplifiée. Nous n’avons pas totalement torts de nous en émouvoir. Pour se faire entendre, il ne s’agit plus seulement de hausser le ton. Il faut dorénavant hurler, sur-jouer l’outrance. «Les sophistes plus You tube», voilà la formule gagnante de Trump. Ainsi, par exemple, lorsque Trump a annoncé qu’il voulait construire un mur sur plusieurs milliers de kilomètres le long de la frontière avec le Mexique, ses opposants y ont vu voient un acte de démence précoce (ils vont jusqu’à chiffrer ce programme, coût estimé à 25 milliards de dollars!), alors son électorat a parfaitement compris qu’il s’agissait d’une image, et que leur candidat veut dire par là qu’il va prendre la question de l’immigration à bras le corps.

En dépit de son air de clown endimanché, l’as du marketing s’est révélé un tacticien hors pair. Le flibustier a compris qu’il fallait faire de la surenchère pour se faire entendre de citoyens désabusés et assourdis par un brouhaha médiatique qui les amène le plus souvent à ne plus rien écouter. C’est ce qu’il appelle dans son livre (The Art of the Deal) «l’exagération véridique», une forme radicale d’auto-promotion captant efficacement l’auditoire. Comme le résume le sociologue Frédéric Teulon: «En dépit d’une faible maîtrise des dossiers, Trump a réussi un mouvement d’encerclement d’Hillary en la débordant à la fois sur sa droite (option anti-immigration, anti- avortement, pro armes à feu et réduction d’impôts) et sur sa gauche (attention aux plus défavorisés, protectionnisme, augmentation des dépenses publiques et du déficit). Mais surtout en centrant sa rhétorique sur la personne d’Hillary Clinton, Trump a transformé le scrutin en un référendum contre une personnalité mal aimée.» L’amateur s’est révélé comme un maître redoutable. Mais au fait, la politique n’est-elle pas l’art de prendre et de conserver le pouvoir? Et à ce jeu-là, qui était le plus intelligent, Trotski, le fin lettré qui a fini par cultiver son jardin à Mexico ou le roué Staline que personne n’avait vu venir? Comme le note Yokai Benkler, professeur de droit à Harvard: «Le lieu de création du débat passe de quelques journalistes qui observent la société et partagent leurs réflexions, à la société elle-même». Le compte à rebours a commencé, la survie du système des partis politiques traditionnels n’est plus assuré, c’est aussi une leçon de la percée de Trump qui a étouffé les caciques du parti républicain qui ne voulaient pas de lui, avant d’anéantir la machine démocrate, ses algorithmes et ses sondages.

La démagogie est depuis toujours le talon d’Achille du suffrage universel. Tocqueville avait déjà compris les ressorts et les périls de ce simplisme typiquement étatsunien. «Donald» ressemble trop à l’Amérique pour nous plaire et qu’il ne s’est sans doute pas trop forcé pour débiter les horreurs qui l’ont fait élire, on ne peut s’empêcher de considérer que son calcul était suprêmement habile et infiniment plus fin que sa grossière rhétorique. Nous serons tous d’accord pour considérer qu’Obama avait infiniment plus d’allure et de charisme que Trump. Sauf qu’Obama s’est couché devant les multinationales. Le premier président noir s’est aussi effacé face aux Chinois. Barack a calé face au mur de l’argent. Obama, Tsipras même capitulation. Le 44 ème président des Etats-Unis est sagement resté dans le cadre, à l’intérieur du repère ortho-normé dessiné et imposé par les partisans de la globalisation qui sont aussi ceux du bon plaisir individuel et de l’argent roi. Trump ressemble à une tranche de jambon surmontée d’un toupet peroxydé. Il est lui-même un milliardaire gonflé aux produits financiers. Il n’empêche. C’est jusqu’ici le seul à avoir eu l’audace de défier l’establishment ou l’astuce d’en convaincre son électorat. Le milliardaire va-t-il décevoir? Sera t-il Berlusconi ou Roosevelt? S’il ne tient pas ses promesses, la démocratie elle-même et pas seulement aux États-Unis pourrait bien vaciller. Aux États-Unis, le populisme offre une dernière chance d’arrêter une classe dirigeante mondialisée qui veut passer l’ordre étatique par dessus bord mais aussi sans doute la dernière occasion de répondre aux légitimes besoins de citoyens en quête de protection et de dignité. En prenant l’agora pour un gueuloir, il a capté l’attention et à paradoxalement renoué un lien de confiance avec le peuple. Paradoxalement car son outrance et ses caricatures semblaient infiniment plus sincères que l’étouffante tartufferie du politiquement correct. L’électeur s’est dit celui-là ose tellement dire qu’il est peut-être capable de faire, c’est à dire, de rompre avec le statu quo. À cet égard, Hillary Clinton n’a pas compris que la phrase qui avait fait gagner son mari contre Bush père: «it’s the economy stupid!» allait assurer sa perte. «C’est de la politique idiote» lui a répondu Trump et des centaines de millions d’Américains. À présent, qui sera Trump, qui sera Hillary dans la campagne présidentielle française? Il est encore trop tôt pour le dire. La seule certitude dont nous disposons, c’est que c’est la politique et non l’économie qui fera l’élection.