Fin de partie pour l’Union européenne

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« L’union européenne est morte, mais elle ne le sait pas encore » estiment Coralie Delaume et David Cayla. L’essayiste et l’économiste ont croisé leurs plumes pour montrer comment elle se délite sous le poids de ses propres contradictions et du vote des peuples. Une analyse rigoureuse et minutieuse selon Laurent Ottavi, étudiant en histoire et contributeur à Limite et Atlantico.

Les Anglais ont ouvert la voie.

Leur vote en faveur du Brexit a déclenché la phase terminale de la construction européenne telle qu’elle se fait depuis au moins trente ans. C’est donc en toute logique que l’essayiste Coralie Delaume et l’économiste David Cayla ont nommé leur nouveau livre, paru la semaine dernière, La fin de l’Union européenne.

Certes, le Royaume-Uni n’était pas un des six pays fondateurs. Il était entré dans le marché commun en 1972, sous le mandat de Georges Pompidou. Le Royaume-Uni n’était pas non plus très « intégré » pour reprendre le vocabulaire européiste : il ne faisait pas partie de l’espace Schengen et il n’avait pas adopté l’euro.

La victoire du Brexit au référendum organisé par David Cameron n’en a pas moins une portée symbolique considérable.

Une vieille et grande nation a ainsi montré qu’il existait une alternative pour les pays membres de l’Union européenne, bien loin du chaos annoncé. Malgré les pressions médiatiques, force est de constater que les dix plaies d’Egypte ne se sont pas abattues sur le pays depuis le vote du 23 juin.

Le ver était dans le fruit

L’analyse des auteurs ne s’arrête pas à ce constat, ni à la défiance croissance des peuples à l’égard de l’Union européenne. La raison fondamentale pour laquelle l’UE a commencé à se déliter, voire à exploser, tient à ses contradictions propres. L’UE, écrivent les auteurs, est « morte de l’échec spectaculaire de son modèle économique, échec conjoint du marché unique (libre circulation des capitaux, des biens, des services, des hommes) et de l’euro ».

David Cayla, membre des économistes atterrés qui s’opposent au néolibéralisme, et Coralie Delaume, déjà auteur d’un très bon livre sur la construction européenne (Les Etats désunis, Michalon, 2014) et excellente vigie des errements européistes sur son blog L’Arène nue, ont écrit une solide synthèse appuyée sur des sources précises.

On regrettera cependant le ton employé qui, s’il est plaisant dans le cadre d’articles parus sur un blog, est parfois rebutant dans un format livre. Mêlés à des analyses minutieuses, on trouve par exemple des formules très légères et gratuites comme « Hollande, l’homme qui a élevé la vacuité consensuelle au rang de discipline olympique » ou « on préfère se shooter aux thématiques identitaires comme si l’identité était un palliatif suffisant à l’effacement de la souveraineté.1 ».

Sur le fond, les analyses des deux auteurs rejoignent beaucoup de constats déjà posés par des auteurs souverainistes, de gauche comme de droite : l’impossibilité d’une démocratie européenne en l’absence de peuple européen, le fédéralisme furtif c’est-à-dire l’intégration par les « crises » dans l’indifférence des peuples voire contre leurs votes, le pouvoir des juges, le déplacement du centre de gravité de l’Europe vers l’Est.

Ils apportent cependant de très intéressantes contributions sur le rapport qu’entretient l’Europe du Nord avec la construction européenne, l’histoire industrielle des pays européens depuis le XVIIIème siècle, les travailleurs détachés, et le « dumping » fiscal pratiqué par le Luxembourg et l’Irlande au sein de l’Union européenne.

Tous ces points développés dans le livre sont autant de cordes à leur arc contre une évolution majeure de la construction européenne qui s’est opérée dans les années 1980 et 1990. D’une logique « commune » avec le marché commun et avec la proposition qui avait été faite par l’Angleterre d’une monnaie commune2, elle est passée à une logique d’uniformisation avec le « marché unique » et l’euro.

Or l’unique, en l’absence de solidarité, produit des divergences entre les nations. Les auteurs citent Louis de Funès dans la folie des grandeurs : « les riches c’est fait pour être très riches, et les pauvres très pauvres ! ». Les pays au cœur de la zone économique s’enrichissent aux dépens des pays périphériques.

Europe fédérale : horizon zéro

Il faut toutefois ajouter un point géopolitique important pour comprendre pourquoi la solidarité nécessaire au fonctionnement du marché et de la monnaie uniques n’a pas vu le jour. Le livre l’aborde assez peu, peut-être pour ne pas se répéter avec le précédent ouvrage de Coralie Delaume.

Jean-Pierre Chevènement parle du « pari pascalien » de Jacques Delors, qui était plus largement celui des démocrates-chrétiens et des socialistes, sur un « au-delà des nations ». L’Europe fédérale qu’ils appelaient de leurs vœux n’a jamais vu le jour. Cette utopie s’est non seulement heurtée aux réalités géographiques et culturelles, mais elle s’est aussi brisée sur les ambitions nationales américaine et allemande.

Les Etats-Unis, comme l’a montré Marie-France Garaud, n’étaient pas favorables à une Europe politique. Au sortir de la guerre, leur objectif était de neutraliser les souverainetés nationales pour éviter de nouveaux conflits sur le Vieux continent ou une coopération européenne, comme celle envisagée dans les années 1960 par le plan Fouchet, permettant de rivaliser avec les deux blocs.

L’Allemagne, non plus, ne voulait pas d’une « nation européenne ». La loi fondamentale de 1949 anticipait une réunification future, avec l’accord américain. La construction européenne et la monnaie unique permettaient de la concrétiser. Helmut Kohl trouvait là l’« ancrage » dont il avait tant besoin pour faire l’unité de son pays malgré la grande diversité entre les lander, là où Bismarck avait eu recours au « fer et au sang ». Elle retrouvait donc sa souveraineté dans et par l’Union européenne, avec la ferme intention de la garder. En imposant l’élargissement à l’Est à la France, l’Allemagne redevenait l’ « Empire du milieu » de l’Europe. Le centre de gravité de la construction européenne se déplaçait vers l’Est.

Le rêve delorien de la fusion des nations en une super-nation européenne n’avait donc aucune chance de voir le jour. Il a fallu attendre le 23 juillet 2016 pour que François Hollande fasse enfin ce constat, comme il est rapporté dans le livre : « L’Europe comme nous l’avions imaginée, c’est fini. L’Europe que nous avions voulue, nous ne la connaîtrons jamais. Et les Etats-Unis d’Europe, il ne faut plus y penser ». Le président de la République enterrait là ses illusions deloristes.

Centre et périphéries

Faute de fusion, la construction européenne a provoqué la dilution du politique et les divergences déjà mentionnées.

Ainsi s’est créé une fracture entre un centre, auquel l’Allemagne appartient, et des périphéries : les pays du Sud de la zone euro se sont désindustrialisés, les pays de l’Est ont reconstitué le groupe de Višegrad ou V4 (Hongrie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie) après leur désaccord sur la politique des quotas migratoires, et les pays du Nord ont bénéficié de opt out pour déroger au cadre européen.

Les chiffres concernant les pays de la zone euro cités dans le livre sont éloquents : « au premier trimestre 2016, les pays du cœur industriel de l’Europe, Belgique, Autriche, Allemagne et Pays bas, avaient plus que recouvré leur production manufacturière d’avant crise. En Europe du Sud, celle-ci a baissé partout et s’est parfois effondrée : -2% pour la Slovénie, -12% pour la France et le Portugal, -20% pour l’Italie, -24% pour l’Espagne et -25% pour la Grèce ».

La clause de « no bail out » (« pas de renflouement ») imposée par l’Allemagne empêche toute union de transferts en zone euro pour compenser les divergences. Les plans dits « d’aide » à la Grèce avaient surtout pour but le désengagement des banques françaises et allemandes, comme il est montré dans le livre.

La divergence se lit aussi à travers le respect des règles que les pays se sont fixés. L’Allemagne n’a pas hésité à braver l’accord de Dublin lors de la crise migratoire ou plus anciennement à passer outre les règles du pacte de stabilité quand elle subissait encore fortement les conséquences de sa réunification.

Conclusion logique : la construction européenne depuis trente ans, négation des nations mais qui n’est pas fédérale, est incomplète, de même que la monnaie unique ne peut fonctionner sans union de transferts. Le marché et la monnaie uniques sont donc non viables faute de solidarité politique et sociale.

C’est pourquoi l’Union européenne, comme l’euro, est condamnée.

L’union européenne contre ses traités

Pour contrer ce mouvement irrésistible qui l’entraîne vers sa propre disparition, l’Union européenne a durci le ton. C’est un autre aspect intéressant du livre. Le contrôle des mouvements de capitaux appliqué contre Chypre en 2013 était contraire aux traités et la banque centrale européenne s’est comportée comme un acteur « diplomatique » pour faire plier le gouvernement d’Alexis Tsipras en pratiquant un chantage à l’expulsion de la monnaie unique.

Les auteurs citent Jacques Delors dans ses mémoires : il faut, dit-il, « empêcher certains Etats, faute de pouvoir se mettre d’accord sur un approfondissement de la Communauté, de céder à la tentation (…) de fuir dans la coopération politique ».

Au contraire, c’est cette voie de la coopération que proposent Coralie Delaume et David Cayla, pour que l’Europe retrouve ses fondements3, c’est-à-dire les nations qui la composent.

 

1 Point qui est lui-même contestable. Les thématiques d’identité ne sont pas à négliger. Dans Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, Philippe de Villiers évoque un échange avec Alexandre Soljenitsyne. Celui-ci jugeait que les pays européens étaient dans une situation pire que les pays de l’Est sous le joug communiste car ils ont non seulement perdu leur souveraineté, mais aussi leur identité.

2 Dans les années 1960, le marché commun était protégé par un tarif extérieur commun. Il y avait donc du protectionnisme. La monnaie commune ne supprime pas les monnaies nationales. Elle se superpose à elles. Chaque pays garde donc un taux de change flexible.

3 On pense aux mots de Philippe Séguin dans son discours contre Maastricht en 1992 : « On ne joue pas impunément avec les peuples et leur histoire. Toutes les chimères politiques sont appelées un jour ou l’autre à se briser sur les réalités historiques. La Russie a bel et bien fini par boire le communisme comme un buvard parce que la Russie avait plus de consistance historique que le communisme, mais à quel prix ? »

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