Défense nationale : en finir avec l’impuissance française

Dans son nouveau livre, Le bluff sécuritaire (éditions du Cerf), Eric Delbecque, membre du Comité Les Orwelliens, invite à se défaire de représentations datées pour appréhender correctement les défis de sécurité intérieure et de sécurité internationale. C’est la condition indispensable pour sortir de ce qu’il appelle « l’impuissance française ».

En politique étrangère comme en politique intérieure, l’inexactitude ne pardonne pas. Les classes dirigeantes, engluées dans des représentations dépassées qui leur voilent la réalité du monde (le schéma conceptuel hérité de la guerre froide n’est plus adapté), sont incapables de penser les événements et de désigner l’ennemi. Elles se lovent dans le confort de la « posthistoire »1 au moment même où l’Histoire, toujours tragique, s’accélère et elles rejettent le cadre national où moment même où l’on constate le « retour des nations » dans un monde multipolaire. La France n’a « ni projet de puissance, ni politique étrangère cohérente, ni doctrine de sécurité nationale solide ». C’est ce que l’auteur, directeur du département stratégique SIFARIS et spécialiste des guerres nouvelles, appelle le bluff sécuritaire.

Eric Delbecque, s’attache à la claire définition des concepts (terrorisme, puissance) et à la formulation ajustée des problématiques attenantes à la sécurité intérieure et à la sécurité internationale, dont les attaques portées par le salafisme djihadiste soulignent avec force l’interdépendance. Le combat mené contre les islamistes relève d’après lui de « guerres asymétriques enchâssées dans le paradigme contemporain de la guerre ‘hors limites’ ». Autrement dit, il ne se résume ni à une guerre civile, ni à une lutte contre une organisation criminelle, ni à un conflit classique contre un Etat où « la sécurité nationale se définit prioritairement comme la défense militaire d’un territoire » contre d’autres armées du même type. Daech, bien que territorialisé, contrairement à Al-Qaida, s’inscrit dans une logique de réseaux. Les classes dirigeantes refusent de le voir, prisonnières de leurs représentations pyramidales.

Désigner l’ennemi

L’auteur consacre un chapitre à la question du salafisme djihadiste. Le prisme du terrorisme n’est d’après lui pas pertinent pour comprendre la nature de Daech et d’Al-Qaida. Le terrorisme, qui s’impose toujours « à la fois comme l’arme du faible contre le fort » et « comme l’instrument psychologique avantageux de la contrainte d’Etat », n’a rien d’inédit. Il convient également d’éviter le concept de « loups solitaires » : être seul exécutant ne signifie pas que l’auteur de l’attaque soit le seul responsable. Eric Delbecque préfère parler de « réseaux », qui portent à la fois une idéologie totalitaire et un mode d’action, que d’ « organisation terroriste ». Ces réseaux empruntent à la fois à la guerre et au crime.

Cependant, la sécurité intérieure et extérieure de la France n’est pas seulement attaquée par l’islamisme. Outre les effets du système économique global, qui conduit à la marchandisation croissante du vivant et à un accroissement de la criminalité organisée et transnationale mais aussi à une guerre économique entre nations, Eric Delbecque livre une réflexion sur la société de surveillance par l’association « hybride » entre des firmes et des Etats. Aux Etats-Unis entre la NSA et les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et, en Chine, l’association entre le Parti Unique et les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) qui fait émerger une cyber puissance étatique chinoise où les frontières entre bien commun et intérêts privés sont effacées.

Le « fétichisme technologique »

A ces défis, les classes dirigeantes opposent la société de surveillance et le « fétichisme technologique ». Ils sont pourtant sans grande efficacité dans la lutte contre le djihadisme salafiste, contrairement au renseignement humain qui a été trop délaissé par le passé, et constituent une menace pour les libertés individuelles.

Eric Delbecque appelle à une refondation de l’« ensemble du débat sur la protection des Français ». Il cite de nombreuses mesures techniques mais il s’agit plus selon lui d’appliquer les lois déjà existantes que d’en créer des nouvelles. Surtout, ces lois, qui ne font pas une politique, seront insuffisantes si elles ne sont pas accompagnées d’une stratégie nationale qui implique d’échanger avec la Russie et de revoir nos relations avec certains pays du Moyen-Orient2, intègre la puissance et le sentiment national et exige un ressourcement de la nation par un récit national et par une école républicaine digne de ce nom.

Eric Delbecque estime enfin qu’il est nécessaire de développer la sécurité privée, soumise toutefois à un contrôle intelligent de l’Etat afin d’éviter les dérives. Les forces de l’ordre pourraient ainsi être déchargées des tâches périphériques, comme la garde des bâtiments Les profils des serviteurs de l’Etat seraient diversifiés, apportant de nouvelles compétences dans la lutte pour la sécurité nationale. Le budget de la défense, selon l’auteur, doit être considérablement augmenté.

Laurent Ottavi

1 Le budget de la défense a été réduit, et les effectifs de l’armée de Terre sont passés de 350 000 en 1984 à moins de 120 000 aujourd’hui d’après les chiffres de Vincent Desportes publiés dans son livre La dernière bataille de France.

2 Il faut selon l’auteur prendre acte du changement de contexte : les offensives frontales sont d’un coût moral et matériel tel qu’il est préférable de mettre l’accent sur « des manœuvres indirectes », « les représentations des acteurs » et les « stratégies d’influence ». La puissance ne repose plus seulement sur l’action et les moyens de l’Etat : « le cœur de la puissance, c’est désormais l’influence, la capacité à fabriquer du consentement en maîtrisant les représentations individuelles et collectives ».

Le bluff sécuritaire

Eric Delbecque, le bluff sécuritaire, éditions du Cerf, 2017.

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3 réflexions sur “Défense nationale : en finir avec l’impuissance française

  1. Bonjour,

    Cet état des lieux et salutaire, mais les changements à appliquer, politique étrangère en tête, ne seront possibles que si la France redevient un état crédible et « non aligné », oui cette expression n’aura jamais été autant d’actualité….
    En fait, la France s’est emprisonné dans une politique étrangère (depuis 2005 et jusqu’à maintenant) qui n’est pas et n’a jamais été la sienne. Elle a perdu ses repères et navigue à vue en étant un allié docile et lobotomisé du grand allié US. Jamais la voix de la France n’a été aussi inaudible et pitoyable dans cet alignement sans dignité, j’ai l’impression de voir la France de 1940, la France de la capitulation, sans honneur et sans dignité, oui je sais ces mots ne veulent plus dire grand chose, j’en suis bien désolé.
    L’UE qui aurait pu apporter des solutions originales aux défis de ce monde, n’a été que le relayeur apeuré d’un jusqua’boutisme américain. Pourtant ses intérêts sont loin d’être ceux des Etats-Unis….Par quelle grâce de l’histoire (expression de P. Grasset), Bruxelles, cette capitale sans état, a t’elle pu nous enfermer dans cet autisme et dans ce déni si effrayant de nous-mêmes, nous européens?

    Aimé par 1 personne

    1. Vous avez bon gout de lire Dedéfensa, mais, j’ai lu PÉNIBLEMENT la grâce de l’Histoire où il balbutie trop souvent. L’autisme vient de la politique financiarisée donc abstraite après le départ de De Gaule,envolée la banque de France, une narrative supra humaine dit Grasset, qu’il n’arrive pas à nommer, quel malheur, pourtant tout est évident dans l’identité des soutiens et créateurs du bébé Mac(r)on.Les mêmes qui nous enfument sur l’origine du gazage en Syrie….plus c’est gros, c’est énorme ces bulles de mensonges. La dette finit tjrs en guerre pour sa paix !

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