George Orwell, le journalisme appliqué à la littérature

Afin de rendre hommage à George Orwell, décédé il y a 66 ans – le 21 janvier 1950 –, nous avons décidé de reprendre cet article publié il y a un an sur le site Le Comptoir, décryptant l’oeuvre journalistique de l’écrivain anglais.

Si George Orwell est principalement connu en France pour « 1984 » et « La ferme des animaux », il paraît impossible, au vu de la diversité et de la qualité de ses autres écrits, de le réduire au statut de romancier. Car c’est une somme d’articles en tout genre que l’homme nous aura laissés à sa mort, le 21 janvier 1950. Des reportages, des chroniques, des analyses politiques… Toute cette production journalistique a nourri les romans et essais du socialiste mais ne semble pas avoir passionné ses biographes, Bernard Crick ou Simon Leys par exemple, qui ont eu plus largement à cœur – et on les comprend – de rendre compte des combats politiques de l’écrivain, contre l’impérialisme et le totalitarisme, pour le socialisme et l’avènement d’une société décente. Pourtant, la carrière journalistique d’Orwell, véritable témoin de son époque, qui a vécu l’impérialisme anglais en Birmanie, la guerre d’Espagne et la Libération de Paris, se révèle un outil précieux pour comprendre, au plus près, l’homme et sa pensée.

« Quand les Français lisent Orwell, c’est généralement dans une optique digne du Reader’s Digest : son œuvre est alors réduite au simple 1984 privé de son contexte et arbitrairement réduit aux dimensions d’une machine de guerre anticommuniste. »  (Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique)

George Orwell. C’est le nom que vient de se choisir la promotion 2015 de l’École nationale d’administration. « Fortement marqués par les attentats récents, les élèves avaient à cœur de réaffirmer leur attachement à la liberté d’expression et, de manière plus générale, aux libertés qu’il appartient avant tout aux pouvoirs publics de protéger », souligne l’Ena dans un communiqué. Grand bien leur fasse. Mais, dans ce sursaut plein d’orgueil face à l’atrocité de l’actualité, on peut déplorer qu’ils n’aient malheureusement retenu des merveilleux 1984 et Animal Farm que la partie émergée de l’iceberg, la lecture simpliste et arrangeante que la doxa en a fait : l’affreux danger du –isme (le totalitarisme hier, l’islamisme aujourd’hui) et l’urgente nécessité de le combattre. En occultant que, tel le ruban de Möbius, le combat d’Orwell contre le totalitarisme est aussi un combat contre le capitalisme et pour le socialisme.

« D’après tout ce que je sais, il se peut que, lorsque ce livre [Animal Farm] sera publié, mon jugement sur le régime soviétique soit devenu l’opinion généralement admise. Mais à quoi cela servirait-il ? Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai qu’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment. » Orwell, 1945

carte de presse orwell
La carte de presse de George Orwell.

Or, l’œuvre orwellienne est impressionnante. En cumulant les carrières d’écrivain et de journaliste dans une sorte de paranoïa artistique, Orwell s’est livré, comme foule de monstres sacrés de la littérature avant et après lui, du comte de Mirabeau à Romain Gary, en passant par Émile Zola, Antoine de Saint-Exupéry ou Albert Camus, à un exercice périlleux. Si la mission du journaliste, dans une définition très péguyste, doit se limiter à « dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste », la littérature ne saurait se subordonner à telles considérations et peut, à tout loisir, explorer l’imaginaire et en faire ressortir les plus grandes fantaisies. Deux missions que tout oppose, a priori. Pourtant, le plus grand écrivain du XXe siècle, comme il est qualifié au Royaume-Uni, sut se faire l’un et l’autre, à chaque fois brillamment. Et bien que son biographe le plus célèbre, Bernard Crick, voie en lui un romancier et un essayiste hors pair mais un journaliste quelconque, certains, à l’instar du journaliste Marc Mentré, qui a largement inspiré cet article, estiment que c’est le travail colossal sur chacun de ses articles qui a permis au socialiste d’affiner son style mais aussi ses idées. Le journaliste Eric Blair et le romancier George Orwell n’ont donc rien d’un docteur Jekyll et M. Hyde. Mieux, Blair veut être Orwell, comme le souligne Bernard Crick : « Cette part d’Orwell de lui-même était pour Blair une image idéale qu’il devait essayer d’atteindre : une image faite d’intégrité, d’honnêteté, de simplicité, de conviction égalitaire, de vie frugale, d’écriture dépouillée et de franc-parler ; en un mot, l’idéal d’un homme déterminé à tout prix à énoncer des vérités pas bonnes à dire. »

 « Orwell était foncièrement vrai et propre ; chez lui, l’écrivain et l’homme ne faisaient qu’un – et dans ce sens, il était l’exact opposé d’un homme de lettres »

De l’amour de la langue anglaise à la théorie de la « vitre transparente »

captureOrwell a toujours su qu’il serait écrivain. Mais, pendant longtemps, non seulement il ne sut pas COMMENT écrire mais pire, il ne sut même pas QUOI écrire. Il apprit donc, comme on apprend à jouer d’un instrument. Inlassablement, il écrivait et réécrivait, revenant sans cesse sur chaque mot, chaque phrase. Il apprit avec les autres écrivains, se forçant à apprendre par cœur des passages entiers qu’il recopiait. Avec, toujours, un seul but :  parvenir à un style d’écriture limpide, clair, précis, débarassé de toute fioriture inutile. Orwell, l’amoureux de la langue anglaise, a vite compris que la simplicité de cette langue, qui a peu de conjugaisons et pas de déclinaisons, est à double tranchant. Voilà pourquoi Orwell se fera le chantre d’une écriture aseptisée, luttant  « sans cesse contre l’approximation, contre l’obscurité, contre le leurre des adjectifs décoratifs, contre l’invasion des racines latines et grecques et, surtout, contre les expressions toutes faites et les métaphores éculées qui encombrent la langue ». Il a longuement abordé ces problèmes dans Pourquoi j’écris (1946), à l’époque où il commence la rédaction de 1984 et où l’idée de novlangue germe en lui.

Le langage, vecteur de la pensée, ne peut être abîmé sans que celle-ci n’en pâtisse. Maltraiter la langue, c’est tuer la pensée. Dans Two Cheers for Democracy, l’écrivain E. M. Forster rappelle à quel point Orwell est attaché à un usage correct de la langue : « Orwell avait une passion pour la pureté de la prose. […] Si la prose se dégrade, la pensée se dégrade, et toutes les formes de communication les plus délicates se trouvent rompues. La liberté, disait-il, est liée à la qualité du langage, et les bureaucrates qui veulent détruire la liberté ont tous tendance à mal écrire et à mal parler, à se servir d’expressions pompeuses ou confuses, à user de clichés qui occultent ou oblitèrent le sens. » Des propos qui ne sont pas sans rappeler le fameux « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » d’Albert Camus.

« Une chose particulièrement frappante dans l’article du Pr Bernal, c’est l’anglais à la fois pompeux et avachi dans lequel il est écrit. Ce n’est pas par pédantisme que je le signale : les relations qu’il y a entre les habitudes de pensée totalitaires et la corruption du langage constituent une question importante qui n’a pas été suffisamment étudiée. »

orwell journalisteL’écriture orwellienne visera donc, dans une éthique très journalistique au fond, la simplicité, la force, la vérité et la clarté. « Bannir le pittoresque au profit de l’exactitude. […] La bonne prose est comme une vitre transparente », assène-t-il. L’art de l’auteur culmine dans son propre effacement, le style orwellien s’oublie : ne reste que le propos, froid comme l’acier. Ce style naît avec son premier roman, Dans la dèche à Paris et à Londres (1933), témoignage de ses expériences dans la misère sociale et la précarité du sous-prolétariat. Pour Simon Leys, « Orwell a créé là une forme neuve qu’il devait dans la suite porter à sa perfection […] et qui demeure, dans l’ordre purement littéraire, sa contribution stylistique la plus originale : la transmutation du journalisme en art, la recréation du réel sous le déguisement d’un reportage objectif, minutieusement attaché aux faits. »

Il poursuit, dans ce qui s’avère être les plus belles pages de sa biographie : « Ce que l’art invisible et si efficace d’Orwell illustre, c’est que la « vérité des faits » ne saurait exister à l’état pur. Les faits par eux-mêmes ne forment jamais qu’un chaos dénué de sens : seule la création artistique peut les investir de signification, en leur conférant force et rythme. L’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Littéralement, il faut inventer la vérité. »

Orwell, critique littéraire qui dégaine plus vite que son ombre

MILLEREn 1928, George Orwell, rentre de Birmanie, où il s’était engagé dans la police impériale des Indes — une expérience qui fera de lui un anticolonialiste convaincu. C’est le début de son activité de critique littéraire, qui le mènera entre autres à la BBC, où il diffuse des émissions culturelles, puis à la direction des pages littéraires de l’hebdomadaire de gauche travailliste The Tribune. Si certains écrits l’enthousiasment, ceux de Henry Miller lui donnant par exemple « envie de tirer une salve d’honneur de vingt-et-un coups de canon », d’autres au contraire l’exaspèrent au plus haut point, jusqu’à tirer, à balles réelles, sur certaines revues. « Il l’accrochait à un arbre et vidait le chargeur de son pistolet sur cette cible improvisée jusqu’à ce qu’il n’en restât plus rien. » Et les coups n’étaient pas moins forts quand le critique trempait la plume dans la plaie. En témoigne par exemple cet extrait : « A Hind Let Loose est, comme tous les livres de Montague, ennuyeux et creux. Encore une de ces auteurs « pétillants d’esprit » — tout en bulles et rien en goût, comme l’eau de Seltz. » Ou celui-ci, à propos d’Angel Pavement, un roman de J.B. Priestley, écrivain connu, primé et adulé à l’époque : « Il suffit de comparer ces six cent pages honnêtement ficelées aux autres romans de Londres pour se demander aussitôt avec incrédulité s’il est vrai que quelqu’un a réellement pu prendre un jour M. Priestley pour un maître. Si rien dans son œuvre n’est rédhibitoire, on cherche en vain la lueur de beauté, le moindre semblant de profondeur de beauté, le moindre semblant de profondeur de pensée, le brin d’esprit, capable de laisser une trace dans la mémoire. »

michelOrwell, contrairement à foule de ses confrères, ne mâche pas ses mots. Une franchise qu’il expliquera une dizaine d’années plus tard, à la BBC. Pour lui, durant les années 1930, la « critique vraiment judicieuse, scrupuleuse, honnête, traitant l’œuvre d’art comme une valeur en tant que telle, a vu son exercice devenir à peu près impossible ». Et Orwell de pointer une seule raison à cette déroute : l’écrasement de la littérature par la propagande. « Dans un monde où fascisme et socialisme se livraient un combat sans merci, tout individu conscient devait choisir son camp, et ses convictions devaient inévitablement se refléter dans ses écrits mais aussi dans ses jugements littéraires. » En ressort une mise en garde, plus qu’actuelle si on en croit les réactions après la sortie de Soumission, de Michel Houellebecq : « Nos jugements esthétiques sont toujours affectés par nos croyances et nos préjugés. »

Tout homme qui voudra émettre un jugement sur une oeuvre devra au préalable s’affranchir de tous ses poncifs. Et c’est parce que l’honnêteté d’Orwell est d’abord intellectuelle que l’écrivain pourra affirmer sans crainte : « Le péché mortel, c’est de dire : « X est un ennemi politique donc c’est un mauvais écrivain » ». Conscient (et donc libéré) de ses préjugés, Orwell expliquera ainsi, dans Politique contre littérature, qu’entre « l’approbation des opinions d’un écrivain et le plaisir que procure son œuvre », il faut savoir raison garder : « Si l’on est capable de détachement intellectuel, on peut apprécier les mérites d’un écrivain avec lequel on est en profond désaccord, mais cela est tout autre chose que d’éprouver du plaisir. […] Si un livre vous irrite, vous heurte ou vous alarme, vous n’y trouverez aucun plaisir, quels qu’en soient les mérites. S’il vous semble réellement pernicieux, susceptible d’exercer une quelconque influence dangereuse, vous serez probablement porté à élaborer une théorie esthétique lui déniant tout mérite. La critique littéraire actuelle consiste dans un large va-et-vient frauduleux entre deux systèmes de valeurs. Et cependant le phénomène opposé peut également se produire : le plaisir peut l’emporter sur la désapprobation, même si l’on reste parfaitement conscient de son désaccord avec ce qui le procure. »

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