Récit d’un altermarcheur

Par Benjamin Masse-Stamberger

frontière

 

Gérald Andrieu est parti à la rencontre du peuple de la frontière. Il en tire un ouvrage passionnant. 

Mais quelle mouche l’a piqué ? Durant la campagne présidentielle, il aurait pu suivre à la trace un candidat à la présidentielle, recueillir moult indiscrétions, confidences « off the record », et autres coups de griffe aux adversaires – et surtout aux amis. Mais le journaliste politique Gérald Andrieu* a préféré partir faire de la marche. Pas la marche triomphante des groupies macronistes. Non, l’autre marche.

Il a passé six mois à user ses souliers le long de la frontière – plus de trois millions de pas – entre Dunkerque et Menton. Objectif : aller à la rencontre de cette France des oubliés, de « ceux qui ne sont rien », des « fainéants » et autres « jaloux », selon les heureuses expressions présidentielles. La France des « perdants de la mondialisation », comme on dit stupidement, comme s’il s’agissait d’un jeu, et non d’une guerre qui ne se livre pas à armes égales.

Bref, Gérald Andrieu est parti sur la route. Pour rencontrer ces oubliés, que l’on n’écoute plus guère, mais à qui l’on a malencontreusement laissé le droit de vote. Il est allé les voir non pas comme on partirait en reportage « embedded », mais en face à face, d’égal à égal, au ras du sol. Or il est bien difficile, comme l’auteur l’écrit justement, d’ignorer quelqu’un qui a fait plusieurs milliers de kilomètres à pied pour venir vous parler.

Désaffiliation massive

D’autant que ces Français, contrairement aux clichés éculés, loin d’être « repliés sur eux-mêmes » et bas du front, sont au contraire ouverts et généreux, bien davantage que  ceux qui leur donnent des leçons à longueur de débats et d’éditoriaux comminatoires. En première ligne face à tous les problèmes de l’heure – chômage, désindustrialisation, insécurité, immigration …- ils n’ont rien perdu de leur humanité. Au contraire, ils ont su préserver cette fameuse « décence commune », dont parlait Orwell au sujet des gens ordinaires.

Le plus inquiétant, sans doute, est leur détachement vis-à-vis des personnages-clés de la campagne, et notamment Emmanuel Macron, dont l’auteur n’entend guère parler…sauf lorsqu’il passe à proximité de la frontière suisse ! Ailleurs, il existe à peine, personnage parmi d’autres d’un théâtre d’ombres, une farce dont ces habitants savent que le dénouement sera, au mieux, neutre pour leur vie quotidienne. Trop de promesses non tenues, trop de mensonges.

Ces Français de la frontière ne sont sans doute pas assez affamés, au sens propre, pour provoquer une révolution. Ils en ont trop vu, pour être encore affectés par une déception qui pourrait se muer en violente colère politique ou sociale. Ils sont ailleurs. Comme si, en supprimant la frontière, on avait en même temps tranché le lien qui les unissait au reste du pays. Cette forme de désaffiliation massive, remarque justement l’auteur en conclusion de cet ouvrage passionnant**, devrait être la préoccupation première de nos dirigeants, davantage que de « redresser » ou « d’inverser » telle ou telle courbe. L’enjeu en est ni plus moins que la préservation de ce qui reste de cohésion, dans un pays en voie de dislocation accélérée.

B M.-S.

* Membre du collectif Les Orwelliens.

** Gérald Andrieu, Le peuple de la frontière, Editions du Cerf.

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3 réflexions sur “Récit d’un altermarcheur

  1. Un journaliste qui s’intéresse au monde réel et qui l’écoute, ce n’est pas aussi fréquent qu’on l’imagine à l’heure où tant de ses confrères s’ingénient justement à ne pas voir la réalité ou pire à lui apporter un déni. C’ est l’éternelle histoire de Don Quichotte, l’homme qui dénie la réalité !

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  2. Emmanuel Macron est-il devenu inaccessible? sur Orange
    J’ai répondu la chose suivante : Et tous ces gens-là sont des élus de la population ! Qui elle a accès à quoi , on se le demande? Il est vrai que lorsqu’on est nourri à The Voice , Koh-Lanta, Cauchemar en cuisine, aux jeux télévisés, aux maxi-burgers, à la météo douze fois dans la journée , aux entrevues de gens profitant du soleil à la plage etc etc etc, la conscience politique s’évanouit tout naturellement, n’est-il pas vrai ? Ca nous mène à la résignation et au à quoi bon.
    Ca permet à Dominique Strauss-Kahn de dire dans une conférence à Marrakech (pourquoi Marrakech,pourquoi pas en France , peur d’une contestation éventuelle immédiatement visible sur les réseaux sociaux ?) : le Parti socialiste est mort, c’est une bonne chose.
    Chassez le naturel , il revient au galop. Le harceleur n’a rien appris : l’humilité qui permet d’apprendre, la finesse d’esprit qui lui est étrangère et une autre vision du monde et des rapports humains.On ne se refait pas.Malgré tout on continue à nous asséner les vérités du bourrin sur Orange. Pitoyable !

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