Lettre d’un lecteur suisse

Je viens de finir le livre « Bienvenue dans le pire des mondes« . Merci, ça fait du bien.

Depuis mes montagnes, immobilisé par un pied cassé, je lis, écoute, observe ce monde désespérant.

Je le fais depuis un petit pays, trop faible pour s’opposer aux vents de l’histoire, pour oser affirmer  sa culture, celle d’une démocratie directe, celle d’une nation multilingue et pluriculturelle qui n’est pas divisée  par des haines et des conflits inutiles.

Je faisais partie de ceux qui avaient voté pour l’intégration de la Suisse à l’Europe, il y a déjà bien longtemps, je crois que c’était à l’époque de la CEE. Mais, il faut bien l’avouer, je pense aujourd’hui que j’avais tort, la démocratie directe helvétique n’est pas soluble dans l’Europe. 

Les Suisses ne sont pas anti-européens. Nous savons où sont nos intérêts. La grande majorité de nos exportations va vers l’Europe, environ 150 000 frontaliers français travaillent en Suisse romande, très nombreux sont ceux qui y vivent, le même phénomène est observé côté italophone avec l’Italie et côté germanophone avec l’Allemagne. Près de 25 % des habitants sont étrangers, principalement européens. Mais nous nous rendons bien compte des dérives bureaucratiques et ultralibérales de l’appareil européen.

Notre pays est loin d’être parfait. Avec Jean Ziegler et bien d’autres, dans les années 70, nous dénoncions déjà le secret bancaire, les initiatives xénophobes. Nous avons encore beaucoup de chemin à faire sur le plan de la transparence financière des partis, élections et votations. Notre système de parlements de milice évite certes le défaut d’une classe politique séparée des préoccupations populaires mais amplifie le problème des conflits d’intérêts : trop d’avocats, de banquiers, de professions libérales, et de fonctionnaires dans les parlements, pas assez de paysans, d’employés de bureau et d’ouvriers. 

Nous subissons aussi les influences de la « novlangue »,  mais nous n’avons pas interdit à tous, au nom du politiquement correct, le droit à l’information et à l’analyse en interdisant par exemple l’élaboration et la diffusion de données statistiques qui pourraient être préjudiciables à certaines minorités…  les statistiques publiques nous indiquent clairement que la proportion d’étrangers  arrêtés pour des crimes ou délits est anormalement élevée (principalement maghrébins et ressortissants des pays de l’est). On peut en tirer les conclusions que l’on veut, tenir de propos xénophobes ou réfléchir plus profondément. Mais  l’interdiction de leur diffusion n’aurait rien changé à la réalité.

Sur la question de l’enseignement nous avons quelques divergences. Il est certes nécessaire de maintenir une formation de haut niveau et une sélection sans compromis, mais à conditions que celle-ci ne laisse pas une grande majorité de jeunes sur le bord de la route. Nous avons choisi le principe de l’enseignement gratuit,  jusqu’aux plus hautes écoles où l’on accède dès que l’on a passé sa « maturité » (équivalent d’un bac), sans les grands concours d’entrée  du système français. La formation professionnelle (ou apprentissage en entreprise avec cours théoriques complémentaires en écoles) est accompagnée d’un salaire. En dehors des universités et des 2 écoles polytechniques, de nombreuses formations techniques et pratiques sont à disposition des jeunes qui ne veulent pas forcément faire une « maturité ».  Ces diverses voies sont de mieux en mieux adaptées aux qualités et limites de chaque jeune. Ce système associe formation pratique et enseignement théorique, sélection et passerelles horizontales. 

Notre démocratie directe, très décentralisée, a aussi permis de mettre en place, avec l’accord de tous, une protection et des aides directes à nos paysans et, grâce à une forme de protectionnisme doux (système des quotas d’importation en fonction de la production intérieure), il a réussi à éviter l’appauvrissement de la paysannerie et la désertification des régions périphériques. Ce système fait hurler Pascal Lamy qui déteste visiblement  la Suisse et les Suisses, probablement  parce que nous sommes la preuve vivante que l’idéologie mondialiste ultralibérale qu’il défend est absurde. Notre système politique est aussi détesté de certaines élites politiques françaises, Sarkozy par exemple s’est permis cet hiver, alors qu’il était invité à Davos en compagnie de l’ancien président de la Confédération Helvétique, d’affirmer en public que la démocratie directe et le fédéralisme suisse étaient un système politique obsolète et qu’il fallait le changer…

Certes  les votations montrent que nous,  Romands, sommes souvent minoritaires. Sur les questions sociales, nous sommes plus sensibles aux idéaux  français d’égalité et de fraternité. Mais cela ne nous empêche pas de nous entendre avec les germanophones même si nous ne nous comprenons pas toujours…. 

Nous partageons avec la France une longue histoire d’amitié, rarement conflictuelle depuis nos aventures italiennes et notre défaite de Marignan face à François 1er. Ce dernier eut la sagesse de ne pas profiter de sa victoire pour écraser le peuple suisse. Je crois que le respect que l’on a envers la France, de part et d’autre de la Sarine, vient de cet événement. Cette aventure italienne, lancée un peu par esprit de conquête, mais aussi à la demande du Duc de Milan, avait divisé les Suisses dès le départ. La défaite de Marignan fut partiellement à l’origine de notre volonté de ne plus nous mêler des intérêts des puissants de ce monde et de ne plus leur servir de chair à canon, bref elle fut à l’origine de notre neutralité.

Très cordialement,

Philippe Favre

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5 réflexions sur “Lettre d’un lecteur suisse

  1. Dans une “démocratie intégrale“, la démocratie serait appliquée, non seulement aux institutions étatiques, mais aussi à toutes les collectivités : associations, entreprises, ordres professionnels, syndicats etc. Aucun pays n’est encore organisé selon ce modèle.

    Vous avez la chance, Monsieur Favre, d’être citoyen d’un pays qui n’est pas très éloigné de cet idéal.

    Nous autres Français en sommes bien loin : nous élisons nos maîtres au suffrage universel en choisissant parmi les candidats qui nous sont imposés par les partis politiques. Ensuite, ils décident de tout, souverainement. Ce n’est pas une démocratie mais une dictature des élus.

    Les résultats systématiquement catastrophiques de nos gouvernements depuis un demi-siècle sont la conséquence de ce déficit de démocratie.

    Vous avez bien de la chance Monsieur Favre.

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  2. Je suis suisse. Je suis romand. Du canton de Vaud. J’ai vécu 30 ans à Sainte-Croix (Les Rasses). Je suis ingénieur informaticien formé à Polytechnique Lausanne où tous mes profs étaient français. Actuellement, je travaille à Paris. Je vois les Français, qui – au contraire de nous qui sommes toujours ridiculement imbus de nous-mêmes à parler de nos pseudo-« exploits » – cultivent attentivement l’ethnomasochisme et la haine de soi, nous lécher les bottes depuis quelques années.

    Quand vous vous promenez en Suisse romande, toutes les affiches du service public sont rédigées en anglais, vous constatez qu’une extrême gauche d’une violence rare prévaut dans tous les médias. Si vous vivez en Suisse, vous vous rendez rapidement compte que la démocratie directe est une grosse blague, un bouteillon sans cesse cité par les Français (que nous appelons dans un mélange de haine et d’envie, les « Frouzes ») alors qu’en réalité, nous autres Suisses honnêtes savons que la politique est dictée ici par les lois du « Bankistan ». La Suisse, c’est le Bankistan, point barre. La corruption est énorme et il n’y a qu’à regarder le poids régulièrement dénoncé de certaines mafias sur la police de certains cantons pour s’en assurer (c’est un scandale qui remonte régulièrement à la surface des quotidiens).

    Enfin, sur l’immigration, l’islamisation, etc. : elle est encouragée partout, et les Suisses romands ont MASSIVEMENT voté POUR les « minarets ».

    Français: arrêtez de vous mentir, arrêtez de vous haïr, arrêtez de croire que l’herbe est plus verte ailleurs. C’est pathétique! On dirait que vous vous fuyez vous-mêmes! Prenez vos responsabilités, assumez! Au lieu d’admirer Poutine et les Suisses comme si vous aviez « ataviquement l’esprit femelle du collabo ». Déjà être un valet de la Russie, c’est triste, mais de la Suisse, c’est carrément pitoyable. Vous avez 2000 ans d’histoire, les plus grands architectes, penseurs, poètes, peintres, savants du monde et vous admirez la Suisse qui n’a… rien?

    Maintenant, grand test: ces vérités tangibles – au contraire de vos idées romanesques sur une prétendue Suisse qui n’existe pas – seront-elles publiées par les partisans de la liberté d’expression que vous prétendez être? On verra bien.

    David

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  3. On pourrait, cher David, polémiquer longtemps.

    Laissez-moi vous poser une seule question qui résume tout : le matin, à la frontière franco-suisse, les malheureux qui vont chercher du travail, dans quel sens vont-ils ?

    Par ailleurs, sans aimer particulièrement la Suisse ou les Suisses, il est permis de reconnaître les vertus de la démocratie directe. Non ?

    Un petit tour sur http://www.revolutiondemocratique.com ?

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  4. Je crois que la discussion s’égare.

    Dans ma première lettre je ne faisais que remercier les auteurs d’un ouvrage « Bienvenue dans le pire des mondes ». C’était spontané et j’ai suggéré quelques idées auxquelles je crois.
    Loin de moi l’idée de proposer un « modèle suisse » aux français. Pour une raison simple, tout système politique, économique et social est l’héritage d’une longue histoire. Très schématiquement, celui de la France fut construit d’en haut, celui de la Suisse, du bas. Il n’y a pas de modèle de réforme transposable, d’une nation à l’autre.

    Personnellement je n’ai jamais apprécié le chauvinisme, d’oú qu’il vienne car personne n’est responsable du lieu où il nait.

    Tout au plus peut-on être reconnaissant (ou non) envers ceux qui ont bâti le pays oú l’on est né.
    Tout au plus peut-on être en harmonie (ou non) avec une culture ou des valeurs propres à une nation.

    P. Favre

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  5. La question des statistiques « ethniques » est liée au fait qu’en France, on ne reconnait en principe qu’une communauté, les français.
    C’est un alsacien au nom d’origine bernoise qui vous le dit, et c’est aussi bien même si la proportion de détenus dans les épouvantables prisons françaises est massivement d’origine dirons-nous « coloniale… ».
    L’Allemagne ou l’UE détestent ce modèle de nation politique, pour cela travaillent à sa dilution dans l’UE et on rendu l’assimilation à la française impossible.
    Récemment en Argovie un frontalier UE de culture allemande me disait que pour devenir vraiment allemand il fallait huit générations!
    Et la région de Bâle, c’est aussi le pharmastan…

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