Marc Ferro : l’aveuglement des occidentaux face à l’islamisme

Marc Ferro est historien, spécialiste de la Russie, de la colonisation et de l’histoire du cinéma.

Dans un livre paru en 2015, l’Aveuglement, une autre histoire de notre monde, il décryptait les différentes formes d’aveuglement au XXème siècle et au début du XXIème siècle.

Marc Ferro revient dans cet entretien sur l’aveuglement des occidentaux qui a permis l’avènement d’un islamisme mondial, d’abord non-terroriste aux débuts de la révolution iranienne en 1979, puis d’un islamisme mondial terroriste, dont l’aboutissement est Daech, lequel, contrairement à Al-Qaïda, a fait le choix de la territorialisation.

« Nous sommes en guerre » ont déclaré les dirigeants français après les attentats qui ont frappé la France. Sont-ils à la hauteur de ce qu’elle implique ?

Marc Ferro- C’est l’Angleterre qui, la première, a déclaré la guerre en 1939, et nous avons ensuite voté les crédits militaires, ce qui impliquait un état de guerre. Mais on ne l’avait pas déclarée !

Nous sommes dans cette même ambigüité aujourd’hui. « Nous sommes en guerre », ont dit les hommes politiques. C’est vrai, mais ceci implique toutes sortes de dispositifs qui, manifestement, ne sont mis en place qu’au compte-goutte.

Il suffit de voir comment sont traités les terroristes. On parle de « loups solitaires » et on fait des « chasses à l’homme » comme s’il s’agissait de délinquants ! On a longtemps traité ces événements comme des faits divers.

Les multiples crimes dits « terroristes » ne sont jamais reliés à leur signification globale.

La posture de nos dirigeants est donc loin d’être celle de Clémenceau !

« On assiste à un retournement beaucoup plus complet que la révolte des peuples colonisés, même si les acteurs sont en quelque sorte les fils des générations colonisées. » 

Quelles sont les causes profondes de cette guerre ?

Cette guerre a deux foyers.

Le premier est l’héritage de la colonisation. On constate que les terroristes identifiés à Paris depuis la première vague d’attentats, sont en majorité des maghrébins. Ils sont animés par le ressentiment né du souvenir du colonialisme dont leurs parents ont été victimes. S’ajoute à cela un déracinement qui a suivi la fin de la colonisation. Il est de plusieurs ordres :

  • Par rapport à leur patrie d’origine. Il y a dix ou quinze ans, les Algériens qui se trouvaient en France allaient voter pour les élections qui se tenaient dans leurs pays d’origine, mais ils ne se sentaient pas vraiment concernés par ce qui s’y passait.
  • Par rapport à leur famille. Il peut arriver qu’un frère, une sœur ou un mentor influence l’individu, mais, la plupart du temps, la famille n’est pas au courant de ce que prépare le militant-terroriste.
  • Par rapport à leur travail. Quand ils en ont un, ce qui n’est pas toujours le cas, l’enracinement social n’est pas suffisamment fort pour les détourner de leurs projets contre la France.

Mais il y a un second foyer que l’on a souvent tendance à oublier. Les racines de l’idéologie qui les anime viennent d’ailleurs. L’idée de mettre fin à la domination occidentale n’est pas seulement dirigée contre la colonisation française ou anglaise. Elle est la mise en cause de la propre déchéance du monde musulman dans un espace mondialisé.

Dès le milieu du XIXème siècle, le monde islamique a pris acte de l’état de décadence dans lequel il était par rapport au reste du monde, c’est-à-dire par rapport au monde occidental et aux pays d’Extrême-Orient. Jusqu’à aujourd’hui, le Pakistan ou l’Arabie Saoudite n’ont pas eu un seul prix Nobel ! Il y a donc un fort ressentiment qui, appuyé par la puissance monétaire de l’Arabie Saoudite, nourrit les mosquées du monde entier avec l’idée d’une revanche à prendre.

Du temps de la révolte des colonisés, les insurgés puisaient encore à l’idéologie de l’Occident, aux Lumières : Ferhat Abbas par exemple était un bourgeois radical-socialiste. Aujourd’hui, c’est différent.

On assiste donc à un retournement beaucoup plus complet que la révolte des peuples colonisés, même si les agents – le premier foyer dont j’ai parlé – sont en quelque sorte les fils des autres générations.

« L’idée de nation a été dévalorisée comme un « fruit vénéneux » des occidentaux et il fallait y substituer l’Oumma : cette branche de l’Islam, l’islamisme, est née au Caire avec les Frères musulmans. Il n’était pas forcément terroriste mais il était théoriquement pour l’éradication de la civilisation occidentale. »

Qui est précisément notre ennemi ?

L’ennemi est l’islamisme extrême, c’est-à-dire le djihadisme. Je dis « l’islamisme extrême » parce qu’il y a plusieurs familles islamiques et elles n’ont pas toutes eu les mêmes objectifs. L’islam est divisé comme l’a été la Chrétienté.

Il faut tout d’abord distinguer trois courants pour répondre à votre question.

  • Celui des Wahhabites, les premiers à vouloir revenir à un islam des origines.
  • Celui de l’unité arabe. Avant la guerre de 14, on préconisait de prendre exemple sur les peuples occidentaux qui se sont libérés de l’oppression. La Prusse, qui avait réussi à faire l’unité allemande autour d’elle, était un modèle. Atatürk et Bourguiba se sont inscrits dans ce mouvement.
  • Celui de Misraid Sultan-Galiev, avec l’idée de passer du mot d’ordre « la révolution pour le prolétariat et la lutte des classes » à celui de « la lutte des nations colonisées contre les nations oppressives ». Les idées de Sultan-Galiev passent en Chine à l’époque de Mao, et chez Kadhafi et Boumediene. Avec Che Guevara, ils créaient la Tricontinentale, c’est-à-dire l’association des nations prolétaires, contre les nations impérialistes. Le communisme et le socialisme militaient pour l’action du prolétariat individuel (« prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ») alors que la Tricontinentale préconisait l’alliance des nations prolétaires.

C’est le deuxième courant qui l’a d’abord emporté : la nation arabe devait prendre la relève. Parmi les protagonistes, Nasser et le Chah d’Iran (pas celui qui a été abattu, le précédent). Mais ce mouvement a finalement échoué. Si Nasser a réussi à libérer l’Égypte de l’oppression occidentale, il n’est pas parvenu à faire l’unité du monde arabe : l’association de la Syrie a rapidement avorté et le Yémen a été un échec. L’idée de la nation arabe, par conséquent, est apparue avoir des effets limités.

Elle a été dévalorisée comme un « fruit vénéneux » venu des occidentaux. Il fallait lui substituer l’Oumma. Cet islamisme est né au Caire. Il n’était pas forcément terroriste mais il était théoriquement pour l’éradication de la civilisation occidentale. Le théoricien Yassine (pas celui du Moyen-Orient, mais celui du Maroc) avait écrit un livre Islamiser la modernité. Sur la couverture du livre, on voyait un gratte-ciel américain, des chiffres modernistes et, au-dessus, le drapeau de l’islam.

à ce courant non-terroriste s’est ajouté un autre qui, lui, était terroriste. Il a en partie émané des Tchéchènes parce qu’ils étaient à la fois antirusses et contre toute modernisation à l’occidentale de leur culture. On trouve aujourd’hui ce courant un peu partout, éparpillé. Voilà notre ennemi.

Il est à l’origine des premiers attentats du ressentiment, avec les descendants d’algériens, de marocains, et de tunisiens.

« La révolution iranienne a donné un grand élan au monde arabo-islamique, frustré par les échecs de la nation. Le terrorisme a commencé en France à cette époque, dans les années 1980-1985. C’était un avant-goût de la guerre. »

Quel a été le rôle de la révolution iranienne dans l’éclosion d’un islamisme mondial ?

La deuxième étincelle a été la Révolution islamique d’Iran, après les indépendances a été la révolution islamique. Elle a effectivement marqué l’éclosion de l’islamisme mondial mais pas nécessairement, comme je l’ai dit, d’un islamisme terroriste. Son souffle n’en a pas moins suscité une première grande vague terroriste.

Tout le monde s’est trompé sur le sens de cette révolution. On a cru que la révolution islamique croisait les idéaux occidentaux de libération des classes populaires et une volonté d’indépendance face à la recolonisation par le pétrole des Américains et des Anglais.

On s’est dit : l’islam va se mettre au service de l’état iranien, comme en Égypte avec Nasser de l’état arabe, Même les ministres de Khomeiny l’ont cru ! On n’a pas vu que Khomeiny ne voulait pas mettre l’islam au service du nationalisme persan, un peu comme ailleurs l’Islam avait servi de levier au nationalisme, mais au contraire mettre l’État iranien au service de l’islamisme. Il voulait islamiser la modernité. Autrement dit, que le monde devienne islamique !

Cette révolution iranienne a donné un grand élan au ressentiment du monde arabo-islamique, frustré par les échecs de la nation. Le terrorisme a commencé en France à cette époque, dans les années 1980-1985. C’était un avant-goût de la guerre.

Après la révolution iranienne, la dernière étape correspondra aux attentats du 11 Septembre. Alors, l’impérialisme américain sera humilié.

Quels ont été les aveuglements des occidentaux au plan de la politique étrangère après la révolution iranienne ?

Les pays occidentaux vivaient dans l’hostilité au communisme. C’était le premier et le dernier des traitsde leur politique extérieure. Or, quand l’URSS est tombée, l’OTAN devait disparaître étant donné qu’elle était faite pour lutter contre le communisme, de même que le pacte de Varsovie avait été dissous en 1989. Mais l’OTAN n’a pas été supprimée. L’Occident a continué de se chausser dans la politique antirusse alors que la Russie avait perdu son coussin de démocraties populaires et ses conquêtes de tous les temps depuis Pierre le Grand : l’Ukraine, la Lettonie, la Lituanie, le Caucase …

La chute de l’URSS a eu une autre conséquence. En Angleterre et surtout en France, elle a privé la gauche de tout argumentaire. Ce qu’on appelle l’État-providence correspond à ce qui existait, de manière absolue, en URSS. Également, l’idée de plan née en Russie dans les années 1930 a été reprise par de Gaulle et les hommes de la résistance. Il y a donc eu du ressentiment de la part de nos dirigeants envers un pays, la Russie, qui a trahi leurs espérances.

Ce ressentiment rejoint la haine de pays libérés comme la Pologne ou la Lettonie qui ont de bonnes raisons de haïr la Russie.

Autre élément de réponse : au moment des printemps arabes (Tunisie, Égypte, Koweït, Syrie dans l’ordre), on a oublié que du temps où il y avait des États arabes indépendants et nationalistes (l’Égypte après Nasser, la Syrie, l’Irak), les soubassements des révoltes contre ces régimes étaient religieux. Pour ces mouvements, plus il y a de nation, moins il y a d’Islam. N’oublions pas qu’il y a eu trois attentats des Frères musulmans contre Nasser. Yassine disait que la nation était une prison pour l’islam : elle empêchait son unité. Un peu à la façon dont la gauche disait que la nation était un obstacle à l’unité mondiale de la classe ouvrière.

Comment les islamistes ont-ils utilisé les nouvelles technologies pour gagner en influence ?

C’est à l’époque de Nasser qu’on a inventé le transistor : or jusque-là les campagnes arabes n’avaient pas l’électricité, donc pas la radio. D’un seul coup, ils ont entendu Nasser et Ben Bella. Le transistor a universalisé la parole « libre » d’un certain nombre de contestataires et a permis aussi la connaissance du monde.

Après le transistor, ce sont les cassettes qui ont joué leur rôle. Khomeiny en vendait dans le monde entier avec l’argent de l’Arabie saoudite. C’est par les cassettes que beaucoup de musulmans peu ou pas pratiquants ont commencé à entendre la voix des imams et des ayatollahs. Ce n’était plus seulement le Coran dont on leur parlait, mais des commentaires du texte sacré.

Dernière étape. Pour la première fois, avec des médias comme Al-Jazeera, on peut diffuser une information dans le monde entier. Ça n’avait jamais existé dans le monde musulman. Al-Jazeera donne le même discours à entendre à tous les croyants. Ainsi, est née une uniformisation de la pensée par les médias qui ont été un des agents majeurs de la propagande islamiste.

Daech, bien qu’on lui refuse cette définition, est un État. Il a la volonté de se territorialiser, contrairement à Al-Qaïda. Quelle nouvelle étape représente-t-il dans l’affirmation d’un islamisme djihadiste ?

La création d’un État marque un sceau pour le monde extérieur, aussi bien pour les occidentaux que pour les cadres des pays non-occidentaux (arabes ou pas, en Asie du sud-est notamment).

Un État qui n’a pas de territoire n’en est pas un, dit-on en Occident. Avoir un territoire, au contraire, c’est manifester au monde, qu’on a un État et on peut ainsi multiplier les adhésions. Ceci a donné un fort ancrage et une capacité d’élan au mouvement contestataire. On ne donnait pas de nom aux nébuleuses comme Al-Qaïda.

Cependant, la territorialisation secrète un plus grand danger en termes de survie. Quand Al-Qaïda et Daech ont des groupes éparpillés, on ne peut pas les frapper partout. Quand il y a territorialisation, on peut détruire le territoire, et c’est peut-être ce qui va se passer pour Daech. Les nébuleuses, en revanche, renaissent, comme Al-Qaïda en ce moment et il y a un réservoir de mécontentements dans toute l’Afrique et même ailleurs qu’elle peut exploiter.

Propos (retranscrits en respectant leur forme « orale ») recueillis par Laurent Ottavi

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3 réflexions sur “Marc Ferro : l’aveuglement des occidentaux face à l’islamisme

  1. Ce qui est occulté dans cet article, c’est la responsabilité occidentale dans la montée de l’islamisme. L’Egypte, la Syrie, l’Irak, tout comme la Tunisie ou l’Algérie étaient ( ou sont ) des états laïcs. C’est l’occident qui les a soit déstabilisés soit détruits, c’est la fameuse théorie du chaos qui permet ensuite de faire main basse sur les richesses de ces pays. On cite l’Iran, mais pas un mot sur les pétro-monarchies qui ont financé de façon considérable l’expansion du Wahabbisme, ainsi que la complicité active des occidentaux avec ces pétro-monarchies.

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  2. «Quelles sont les causes profondes de cette guerre ?

    Cette guerre a deux foyers. »

    Marc Ferro cite l’héritage de la colonisation et le sursaut wahhabite au « retard » civilisationnel du monde musulman financé par l’Arabie Saoudite, comme les seules sources du problème.

    C’est oublier la symbolique de la persécution des palestiniens par un Israël qui ne sait pas choisir entre « démocratie » et « Etat juif », et entre solution à un ou à deux états.
    Le conflit qui en découle étant systématiquement ponctué par l’utilisation de la force armée supérieure d’Israël, le sentiment d’injustice qui en découle affecte l’Oumma dans le même sens et d’une manière aussi puissante que les deux seules raisons invoquées.

    D’autre part, il est tout à fait nécessaire d’évoquer la fin du non-alignement de la France et sa dilution/disparition organisée par les traités européens (art. 42 du TUE notamment…).

    En effet, les rapports que la France entretenait avec le proche-Orient particulièrement et les autres nations du monde en général, étaient de nature à favoriser une « troisième voie » diplomatique mieux équilibrée, multipolaire et beaucoup plus favorable à la paix que l’alignement atlantique de l’Union Européenne, qui n’a fait que relancer l’hégémonie américaine dans une nouvelle guerre (pas si froide… voir Afghanistan, Ukraine, Libye, Syrie, Yémen…) à visées impérialistes, au profit des multinationales apatrides et au détriment des peuples, de l’humanisme et de la démocratie.

    Marc Ferro reste, comme beaucoup d’analystes, dans un déni insupportable, en passant sous silence les conséquences de la perte du non-alignement traditionnel (et vital, d’abord pour la France…) restauré un temps par de Gaulle et à nouveau bâillonné par les traités européens, dans le désordre mondial actuel.

    Ça lui vaut, pour ma part et sur ce sujet précis, la perte du titre « d’historien » que lui décerne en en-tête l’auteur de l’article…

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