Qui seront les Donald Trump et Hillary Clinton de la campagne présidentielle française ?

Tribune publiée sur le Figaro Vox le 30 novembre 2016, écrite par Guillaume Bigot.

Les « antisystèmes » sont à la mode depuis la victoire de Donald Trump à la Maison-Blanche. Pour Guillaume Bigot, comme aux Etats-Unis, ce sera la politique et non l’économie qui déterminera en France le vainqueur de 2017.

La lettre volée d’Edgar Allan Poe offre une parfaite métaphore du phénomène Trump.

La lettre volée, c’est cette missive que tout le monde cherche mais que personne ne voit alors qu’elle est posée bien en évidence sur le bureau.

On n’a pas vu venir Trump s’installer derrière le Bureau ovale car le populiste était une évidence soigneusement dissimulée à ceux qui ne voulaient pas voir ce qu’ils avaient sous le nez.

Mangeurs de quinoa et autres parrains de sans papiers se désintéressant de leurs compatriotes mis au rebut par cette «ouverture» qu’ils célèbrent auraient été bien inspiré de se rappeler des fortes paroles de ce rabbin crucifié sous Ponce Pilate: «Comment celui qui dit qu’il aime Dieu qu’il ne voit pas peut-il l’aimer alors qu’il n’aime pas son prochain qui est sous ses yeux?»

Justement, les bobos aperçoivent parfois des roms au pied de leurs salles de gym suédoise alors qu’ils ont depuis longtemps perdu de vue cette France périphérique rappelée par Christophe Guilluy. Si le Zambèze déménage en bas de chez vous, vous finirez par le préférer à la Corrèze et à vous sentir plus solidaire des «lointains» de proximité que de votre «prochain» relégué. C’est la loi du kms-émotion. De même, l’écrasante majorité d’électeurs du District de Columbia ayant voté Clinton ne voyaient plus depuis l’Amérique des rednecks et de la rust belt. La première évidence que rappelle le sacre du roi de l’immobilier new-yorkais, c’est que l’on ne dirige pas une grande démocratie contre son peuple.

Seconde évidence qui aurait dû sauter aux yeux des anti-populistes condescendants, c’est celle de l’expansion spectaculaire d’une bulle politique internet. Les mêmes qui se félicitaient du rôle de contre-pouvoir face aux dictatures dans les pays arabe n’ont pas vu que le web jouait un rôle analogue face au despotisme éclairé du politiquement correct. La victoire de Trump, c’est la bérézina du main Stream qui tient toujours d’une main de fer les médias traditionnels. Conclusion, la contre culture on line, y compris les bouges conspirationistes, les arrières salles enfumées de la ré-information et les tripots du dark net pèsent désormais plus lourd dans les urnes que la cour des plateaux télévisés où il ne manque même plus la poudre pour rappeler le salon des précieuses.

Arrêtons-nous un instant sur Internet. La «lettre volée» y circulait depuis longtemps dans les méandres des routeurs mondiaux. Mais alors que faisait la NSA? Ne veillait-t-elle pas sur les moteurs de recherche et ne scrutait-elle pas les réseaux sociaux? Étrange que la surveillance généralisée n’ait pas permis à une classe dirigeante contestée de deviner l’ampleur de la jacquerie. Certes, le phénomène était nouveau et les sondeurs n’eurent aucune antériorité pour opérer leur redressement. Mais justement tout était pré-visible on line. Mais il n’est pire aveugle que celui qui ne veut voir. Ou pire myope que celui qui ne recherche dans l’océan du Big Data ce qui le conforte. Ce mécanisme d’auto-aveuglement que les spécialistes de la toile appellent la bulle de filtrage a permis au phénomène Trump de demeurer sous les radars. Le bloggeur spécialisé Julien Cadot explique: «algorithmes et techniques de collectes de données aidant, un cocon numérique s’est créé autour de nous et il est aujourd’hui très difficile d’en sortir. Facebook, le réseau social le plus utilisé au monde, est bien connu pour cela. Quand vous cliquez sur un J’aime, ou que vous masquez une publication qui vous déplaît, Facebook apprend vos préférences.» Matthew Hughes, journaliste pour The Next Web, confirme: «Comme la plupart des gens, je vis dans une bulle que j’ai créée, où les seules perspectives que je croise sont similaires aux miennes». Et lorsque Netflix ou Amazon introduisent des mécanismes générant des suggestions aléatoires dans leur logiciel, le résultat est sans appel: les gens n’achètent pas ce qu’ils n’ont pas déjà acheté. Est-ce à dire que l’Internet creuse sous nos institutions démocratiques des galeries qui fragilisent notre «bien commun»? Seuls les néo-marxistes chez qui les technologies et les rapports de production commandent seraient assez naïfs pour le craindre. Et le libéralisme restauré par Friedman, on ne le rappellera jamais assez, est un néo-marxisme. Que les êtres humains s’accordent difficilement sur une définition du juste et de l’injuste, voilà une évidence que nos économètres et nos technophiles redécouvrent aujourd’hui. Ajoutons que ceux qui partagent une même vision du juste et de l’injuste tendent à se regrouper. Les mêmes tendent à faire preuve d’esprit partisan voire d’agressivité à l’égard de ceux qui ne partagent pas leurs vues. Pis, l’homo sapiens sapiens identifie facilement sa dignité à ses convictions et est généralement prêt à mourir pour son drapeau. L’être humain n’est pas d’abord un agent économique mais d’abord un homo politicus.

Là encore, rien de neuf depuis Platon. Ce qui est nouveau, c’est que les NTIC, en faisant de tout un chacun un émetteur et un récepteur et en saturant l’espace public d’informations, impose de forcer le trait ou de monter le son.

La troisième évidence expliquant la victoire de Trump, c’est la transposition dans l’agora des codes du buzz et de la téléréalité. Nous ne sommes pas sortis de la démocratie mais nous avons changé de grammaire démocratique. L’orthographe démagogique s’est considérablement simplifiée. Nous n’avons pas totalement torts de nous en émouvoir. Pour se faire entendre, il ne s’agit plus seulement de hausser le ton. Il faut dorénavant hurler, sur-jouer l’outrance. «Les sophistes plus You tube», voilà la formule gagnante de Trump. Ainsi, par exemple, lorsque Trump a annoncé qu’il voulait construire un mur sur plusieurs milliers de kilomètres le long de la frontière avec le Mexique, ses opposants y ont vu voient un acte de démence précoce (ils vont jusqu’à chiffrer ce programme, coût estimé à 25 milliards de dollars!), alors son électorat a parfaitement compris qu’il s’agissait d’une image, et que leur candidat veut dire par là qu’il va prendre la question de l’immigration à bras le corps.

En dépit de son air de clown endimanché, l’as du marketing s’est révélé un tacticien hors pair. Le flibustier a compris qu’il fallait faire de la surenchère pour se faire entendre de citoyens désabusés et assourdis par un brouhaha médiatique qui les amène le plus souvent à ne plus rien écouter. C’est ce qu’il appelle dans son livre (The Art of the Deal) «l’exagération véridique», une forme radicale d’auto-promotion captant efficacement l’auditoire. Comme le résume le sociologue Frédéric Teulon: «En dépit d’une faible maîtrise des dossiers, Trump a réussi un mouvement d’encerclement d’Hillary en la débordant à la fois sur sa droite (option anti-immigration, anti- avortement, pro armes à feu et réduction d’impôts) et sur sa gauche (attention aux plus défavorisés, protectionnisme, augmentation des dépenses publiques et du déficit). Mais surtout en centrant sa rhétorique sur la personne d’Hillary Clinton, Trump a transformé le scrutin en un référendum contre une personnalité mal aimée.» L’amateur s’est révélé comme un maître redoutable. Mais au fait, la politique n’est-elle pas l’art de prendre et de conserver le pouvoir? Et à ce jeu-là, qui était le plus intelligent, Trotski, le fin lettré qui a fini par cultiver son jardin à Mexico ou le roué Staline que personne n’avait vu venir? Comme le note Yokai Benkler, professeur de droit à Harvard: «Le lieu de création du débat passe de quelques journalistes qui observent la société et partagent leurs réflexions, à la société elle-même». Le compte à rebours a commencé, la survie du système des partis politiques traditionnels n’est plus assuré, c’est aussi une leçon de la percée de Trump qui a étouffé les caciques du parti républicain qui ne voulaient pas de lui, avant d’anéantir la machine démocrate, ses algorithmes et ses sondages.

La démagogie est depuis toujours le talon d’Achille du suffrage universel. Tocqueville avait déjà compris les ressorts et les périls de ce simplisme typiquement étatsunien. «Donald» ressemble trop à l’Amérique pour nous plaire et qu’il ne s’est sans doute pas trop forcé pour débiter les horreurs qui l’ont fait élire, on ne peut s’empêcher de considérer que son calcul était suprêmement habile et infiniment plus fin que sa grossière rhétorique. Nous serons tous d’accord pour considérer qu’Obama avait infiniment plus d’allure et de charisme que Trump. Sauf qu’Obama s’est couché devant les multinationales. Le premier président noir s’est aussi effacé face aux Chinois. Barack a calé face au mur de l’argent. Obama, Tsipras même capitulation. Le 44 ème président des Etats-Unis est sagement resté dans le cadre, à l’intérieur du repère ortho-normé dessiné et imposé par les partisans de la globalisation qui sont aussi ceux du bon plaisir individuel et de l’argent roi. Trump ressemble à une tranche de jambon surmontée d’un toupet peroxydé. Il est lui-même un milliardaire gonflé aux produits financiers. Il n’empêche. C’est jusqu’ici le seul à avoir eu l’audace de défier l’establishment ou l’astuce d’en convaincre son électorat. Le milliardaire va-t-il décevoir? Sera t-il Berlusconi ou Roosevelt? S’il ne tient pas ses promesses, la démocratie elle-même et pas seulement aux États-Unis pourrait bien vaciller. Aux États-Unis, le populisme offre une dernière chance d’arrêter une classe dirigeante mondialisée qui veut passer l’ordre étatique par dessus bord mais aussi sans doute la dernière occasion de répondre aux légitimes besoins de citoyens en quête de protection et de dignité. En prenant l’agora pour un gueuloir, il a capté l’attention et à paradoxalement renoué un lien de confiance avec le peuple. Paradoxalement car son outrance et ses caricatures semblaient infiniment plus sincères que l’étouffante tartufferie du politiquement correct. L’électeur s’est dit celui-là ose tellement dire qu’il est peut-être capable de faire, c’est à dire, de rompre avec le statu quo. À cet égard, Hillary Clinton n’a pas compris que la phrase qui avait fait gagner son mari contre Bush père: «it’s the economy stupid!» allait assurer sa perte. «C’est de la politique idiote» lui a répondu Trump et des centaines de millions d’Américains. À présent, qui sera Trump, qui sera Hillary dans la campagne présidentielle française? Il est encore trop tôt pour le dire. La seule certitude dont nous disposons, c’est que c’est la politique et non l’économie qui fera l’élection.

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