Un pays de cire ?

Une année s’est écoulée depuis le Bataclan. Ce drame a-t-il changé le regard que portent nos dirigeants sur eux-mêmes ? A l’évidence non. L’année 2015 était pourtant l’occasion douloureuse de se débarrasser d’une posture mentale désastreuse : celle de l’abandon du politique. Comment la caractériser ? Comme le renoncement de nos élites à la fabrication d’une stratégie reposant sur des buts à atteindre : des buts auxquels on ne renoncera pas à la première estocade médiatique venue. Commémorer s’inscrit dans une mécanique symbolique de manifestation de la cohésion nationale indispensable à toute collectivité. Mais lorsque l’hommage (en soi légitime) résume l’expression politique, il tisse progressivement une inquiétude profonde dans l’esprit des citoyens quant à la capacité de l’Etat à bâtir une réponse pertinente face à ceux qui nous menacent. Le pouvoir des fleurs a des limites vite atteintes lorsqu’il masque une absence de vision.

Ce sentiment que le capitaine navigue à vue produit une angoisse spécifique qui ajoute à la peur concrète des attentats eux-mêmes. François Hollande semble chaque jour un peu plus absent et déconnecté non seulement des réalités mais aussi de l’ensemble de l’appareil gouvernemental auquel il est censé donner une impulsion.

Quant au débat public, il n’a pas gagné en hauteur et continue de proposer les mêmes faux échanges d’arguments qui n’apportent strictement rien aux problèmes qu’il s’agit de régler. Il va de soi que les solutions miracles n’existent pas mais aucune intention d’envergure ne se dessine nettement. Ni en matière de sécurité nationale ni en matière de politique étrangère. On expédie les affaires courantes en attendant l’élection présidentielle et la plupart des commentateurs hexagonaux se focalisent désormais sur deux choses : les primaires à droite et le dévoilement des intentions de François Hollande pour l’échéance de 2017. Notre pays semble prendre la pose dans le formol… La seule agitation constatable, chez les belles âmes, de temps à autre, relève du réflexe pavlovien : lancer sa petite diatribe contre Trump, pester contre la politique de Vladimir Poutine (en Syrie notamment), crier au scandale contre le fichier TES, etc.

On aimerait entendre autre chose, par exemple sur le front de la sécurité. Mais comment cela serait-il possible ? En effet, la sécurité nationale souffre depuis bien des années de ne pas être fondée sur une stratégie… En réalité, c’est une sclérose bureaucratique tombée d’en haut qui sert régulièrement de feuille de route aux forces de l’ordre de notre pays. Le dernier Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale de 2013 constitua à cet égard un modèle du genre : politiquement correct, musèlement de la parole opérationnelle et absence de prise distance par rapport aux routines de l’administration y furent poussés à leur paroxysme.

Certes, ce modèle de fonctionnement n’est pas inédit mais il a alors atteint le sommet de l’inefficacité. Concrètement, que se passe-t-il dans ce genre d’aréopage ? Un groupe de travail – expressément choisi pour être prudent dans ses prises de position, composé d’« indéboulonnables » – auditionne exclusivement des personnalités attendues ainsi que des responsables de haut rang de la haute administration (à leur décharge, toute parole un peu forte expose celui ou celle qui la prononce à des conséquences fâcheuses), ceci afin d’entendre l’expression consensuelle des points positifs et négatifs dont la somme permet finalement d’établir une liste de propositions pas trop engageantes qui seront ignorées ou édulcorées dans la plupart des cas. L’exercice, parfaitement factice, peut même ne servir qu’à justifier les a priori et théories préalablement élaborés par les membres du groupe de travail qui procèdera à l’écriture du document remis au chef de l’Etat.

Sans doute nos élites aspirent-elles violemment à un pays de cire ? Nous sommes bientôt bons pour le Musée Grévin…

Eric Delbecque,
Président de l’ACSE, auteur de Idéologie sécuritaire et société de surveillance (Vuibert)
http://www.acse-association.fr/notre-histoire-et-nos-objectifs

Advertisements

Une réflexion sur “Un pays de cire ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s