Trump ou la fin de l’ère Reagan

Dans un entretien réalisé par Alexis Feertchak pour Le Figaro Vox, Jean-Michel Quatrepoint explique que, comme le Brexit tournait la page des années Thatcher, Donald Trump marque la fin d’un cycle idéologique néolibéral marqué par l’alliance contre-nature entre Wall Street et le Parti communiste chinois.

FIGAROVOX. – Vous dénoncez depuis longtemps les risques économiques, politiques et sociaux liés à la désindustrialisation. Quelle est votre réaction alors que les États de la Rust Belt (ceinture de rouille) au Nord-Est des États-Unis ont massivement voté pour Donald Trump?

Jean-Michel QUATREPOINT. – Il aura fallu cette élection et surtout la victoire de Donald Trump pour que médias et dirigeants découvrent des phénomènes qui sont à l’œuvre depuis bien longtemps. En septembre 2008, j’avais publié un livre La Crise Globale, dont le sous-titre était: «On n’en finit pas d’achever les classes moyennes et d’enrichir les élites». Je prenais l’exemple d’un ouvrier de la General Motors, licencié, déclassé, transformé en vendeur de pizza. J’y dépeignais sa descente aux enfers. Ce phénomène n’a fait que s’aggraver depuis lors.

La désindustrialisation aux États-Unis, mais aussi au Royaume-Uni et en France est la conséquence directe des délocalisations massives, notamment en Chine, et de cette alliance contre nature nouée à la fin des années 80 entre Wall Street, Walmart et le Parti communiste chinois. On a voulu croire et on a voulu nous faire croire que le libre-échange total était gagnant pour tout le monde. Il ne l’était pas. On a oublié de dire aux populations occidentales que cette course aux moins-disants, social, fiscal, environnemental, se traduisait par un gigantesque transfert de richesses. Au profit, c’est vrai, d’une partie des populations des pays émergents, on pense bien sûr à la Chine. Mais aussi au profit de cette petite fraction d’élite mondialisée des pays occidentaux et surtout au profit des multinationales, de la finance, des marchés. Bref, de tous ceux qui pouvaient profiter au maximum des flux commerciaux et financiers. On ne s’est pas occupé des perdants, toujours très nombreux dans le Tiers-Monde et de ces bataillons de classes moyennes paupérisées en Occident. Ce sont eux qui se réveillent aujourd’hui, en utilisant le moyen pacifique qu’ils ont encore: le bulletin de vote.

Le candidat Trump s’est opposé dès le départ au TAFTA, souhaite renégocier les termes de l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) et a même menacé de quitter l’OMC. Le commerce international est-il en danger?

Un certain modèle de commerce international, oui. Cela ne veut pas dire que demain on ne va plus échanger, mais on va sans doute échanger sur des bases différentes. Ce à quoi nous assistons, c’est à une fin de cycle. Tout comme «trop d’impôts tue l’impôt», «trop de libre-échange tue le libre-échange». Un excès de régulation avait entraîné un mouvement de dérégulation, à la fin des années 70. Un excès de dérégulation génère aujourd’hui un besoin de régulation. On sent bien que le monde est dans l’attente d’un nouveau modèle. Celui qui prévaut depuis une quarantaine d’années est à bout de souffle.

Donald Trump est-il le visage d’un grand bouleversement idéologique sur fond de crise du modèle néolibéral? Pourrait-il enterrer Ronald Reagan comme le Brexit pourrait enterrer Margaret Thatcher?

Il y a effectivement un vrai parallèle à faire. Il y a bien des similitudes entre ce qui se passe depuis un certain nombre d’années et ce qu’on a connu il y a près d’un demi-siècle. Le 15 août 1971, en décrochant brutalement et unilatéralement le dollar de l’or, les États-Unis amorcent un virage idéologique complet. On commence à oublier Keynes. On se réfère de plus en plus à Milton Friedman. C’est en Grande-Bretagne que les idées néolibérales ont commencé à être mises en œuvre, avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, en mai 1979. Quelques mois plus tard, les États-Unis suivent avec l’arrivée de Ronald Reagan. La machine néolibérale, et même ultralibérale se met en route. Toujours plus de libre-échange, toujours moins de régulation. On casse les syndicats. On favorise l’énergie créatrice. On limite le rôle de l’État. Avec l’effondrement du communisme, incapable de soutenir la comparaison avec ce capitalisme débridé et dynamique, on en vient à croire que ce modèle est universel et éternel. C’est la mondialisation heureuse, ou plutôt la globalisation heureuse. Et pendant toute une décennie, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais tout a une fin…

Tout comme le keynésianisme avait été victime de ses excès, le néolibéralisme va basculer dans la démesure. Au profit de la finance, des multinationales, notamment les nouveaux maîtres du monde que sont les GAFAM issus de la Silicon Valley. Les politiques, de plus en plus prisonniers des lobbies notamment aux États-Unis où ils financent leurs campagnes oublient les intérêts de ceux qui les élisent, des populations et notamment de ces classes populaires et moyennes qui avaient été les gagnants du keynésianisme et qui constituaient les piliers de la démocratie. Résultat: le discrédit gagne la classe politique. Les multinationales en tirent alors argument pour suggérer que l’on se passe de plus en plus des politiques et des États. Bref, qu’on leur confie les rênes de l’économie mondiale, c’est-à-dire le pilotage de l’humanité. Il faut entendre et lire les délires des gourous de la Silicon Valley pour comprendre ce qui est à l’œuvre, ce qui nous menace. Avec le Brexit et la victoire de Trump, c’est en quelque sorte la revanche du politique, au sens le plus noble du terme. Oui, tout ne peut pas être confié au privé. Tout ne peut pas être marchandisé. À chacun son rôle, à chacun sa place. Et je fais le parallèle avec le cycle précédent. L’événement fondateur de ce nouveau cycle est la faillite de Lehmann Brothers. On est encore dans le cycle néolibéral. Mais le système ne sait plus comment s’en sortir. Sauf à fuir dans la dette, à ruiner les épargnants, à brandir les menaces de guerre et à expliquer que si cela ne marche plus, c’est parce qu’on n’a pas été assez loin dans le libre-échange, dans la globalisation, dans l’uniformisation, sous la tutelle des multinationales américaines. Comme hier, avec Margaret Thatcher, c’est en Angleterre que le signal politique de ce changement a été donné avec le Brexit. Quelques mois plus tard, c’est au tour des États-Unis, avec l’élection de Donald Trump, en rupture avec le système. Alors qu’Hillary Clinton incarnait sa perpétuation.

Assiste-t-on avec ce changement à la Maison-Blanche à une forme de démondialisation?

Au terme de démondialisation, je préfère le terme de déglobalisation. La globalisation est la matrice du modèle social, économique et politique, inspiré de Milton Friedman. La mondialisation c’est autre chose. C’est un phénomène à l’œuvre depuis les origines de l’homme. Il s’agit, grâce aux technologies, aux moyens de communication, chaque jour plus performants, de découvrir les autres, de s’enrichir de leurs apports et réciproquement. La mondialisation, c’est l’échange dans la diversité, la reconnaissance de l’autre, de sa culture, qui en retour doit respecter vos us et coutumes. Dans la mondialisation, on s’ouvre. La globalisation, elle, vous enferme dans un modèle qui se veut dominant. Le mouvement qui s’amorce est donc un mouvement de déglobalisation et non pas de démondialisation. Ne tombons pas dans les caricatures. La seule question est de savoir quel nouveau modèle va se mettre en place. C’est vrai qu’on n’a pas beaucoup vu d’économistes, d’intellectuels, de philosophes travailler sur cette question. Or, elle va devenir urgente. Rompre avec le néolibéralisme ne veut pas dire revenir au keynésianisme de grand’papa. Comment introduire de nouvelles régulations sans paralyser les acteurs? Comment revenir à un système monétaire international qui ne soit plus seulement dominé par le dollar? Comment encadrer les multinationales, recréer des liens sociaux, utiliser le numérique sans en devenir les esclaves? La tache est immense. Elle commence, en tout cas, par une fixation des priorités. La remise à niveau des infrastructures en est une.

Et en Europe?

En Europe comme aux États-Unis, les populations sont en droit d’exiger des services publics qui soient réellement au service des citoyens. Des infrastructures dignes d’un pays développé. Depuis trente ans, on a régressé, y compris en Allemagne. Ce que Trump veut faire aux États-Unis on peut le faire en Europe. Tout comme il nous faudra prendre en mains notre défense. Tout ceci c’est de l’activité et de l’emploi. Vous allez me dire: et les déficits? Il existe des moyens de les contenir et de transformer des dettes court et moyen terme en dettes perpétuelles. On va vers une reterritorialisation du monde autour de quelques grands ensembles, qui commerceront entre eux mais qui auront aussi à cœur de privilégier leurs marchés intérieurs. Le mondial ne disparaîtra pas, mais le local devra se substituer au global.

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2 réflexions sur “Trump ou la fin de l’ère Reagan

  1. Je decouvre votre comité ORWELL. ..Comme quoi  » se coucher tard  » peut parfois être utile ..
    J’eu préféré un combatant Français mais c’est vrai ça sonne bien et son action fût exemplaire .
    J’apprecie les propos de Mme polini , particulierement lucide sur ce qui se passe dans notre « beau Pays » , et surtout sur ce qui nous attend si le cap reste bloqué. Mais ce sont surtout les cerveaux des personnes les plus nantis du Pays qui devraient être visités pour un graissage-vidange général .
    Le bon sens aura toujours de l’avenir .. mais devient une denrée rare à la TV française qui reste à 100 lieues des réalités du Pays .
    J’ai cherché sur le net .. pas possible de trouver la liste actuelle des membres de votre comité . Ce serait bien d’afficher . Est il appellé à s’étoffer ?

    Vu ce soir Mme Polony … au dessus de la mélée .
    C’était affligeant pour les 2 complices en démolition assez arrogante…
    En fait Ruquier abouti à l’inverse de ses objectifs politiques – non dissimulés d’ailleurs- : plus on regarde cette émission , plus on devient bobophobe ..mais çela ne soigne pas le malade qu’est notre Pays . ..
    A quand un impôt sur la médiocrité et la mauvaise foi ?
    Merci .. et votons bien .. Commençons déjà par là !
    Jean AYELLO

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  2. juste un rappel tres eclairant pratiquement passé sous silence cet automne;
    la commission europeenne a condamné Apple a rembourser 13 milliards d’euros a l’Irlande ce qui represente un premier pas tres interessant devant lemprise des multinationales par le biais de ce que nous appelons pudiquement l’optimisation fiscale!
    que cest il passé depuis? le gouvernement irlandais a fait appel de cette decision…

    comme le dirait valeurs actuelles ou le figaro il ne faut pas que Apple risque de delocaliser tous ses emplois ailleurs…qui peut encore croire que nos gouvernements representent les interets des citoyens qui les ont elus?

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