La victoire de Trump, c’est la défaite de Goldman Sachs et de la Chine

Donald Trump sera bien le 45e président des États-Unis. Après le Brexit, l’élection américaine constitue l’acte II du sauvetage de la démocratie par elle-même.

Article de Guillaume Bigot publié sur Le Figaro Vox le 11 novembre 2016.

Nous sommes tous Américains! Nos dirigeants qui, au lendemain, du 11 septembre manifestaient bruyamment leur allégeance aux États-Unis restent à présent interdits.

Si Georges Bush l’avait voulu, la Maison Blanche aurait pu adresser à l’automne 2001 un édit de Caracalla par email aux parlementaires, journalistes et chefs d’entreprises français dont la majorité se serait sentie flattée qu’on lui octroie la nationalité de la métropole. Depuis ce matin, les mêmes se détournent avec dégoût de leur patrie de cœur.

Pourtant, cela faisait longtemps que le peuple américain n’avait pas pris une décision spontanément aussi universaliste: la réaffirmation du primat de la volonté de tous sur les desiderata d’une minorité et celle du patriotisme contre l’idéologie mortifère du «no border» et du «no limit». De manière plus profonde encore, la victoire de Trump – et ceci quelle que soit l’antipathie légitimement suscitée par le personnage -, correspond au rétablissement du primat du politique face à des dérives postétatiques techno-économiques (la globalisation blanche) ou fanatico-communautaristes (la globalisation noire).

La victoire de Donald Trump correspond à une triple défaite. Celle de Goldman Sachs d’abord. En rejetant Hillary Clinton, l’électeur américain a refusé d’accorder un blanc-seing à Wall street. Les intérêts coalisés des principales banques américaines et des mastodontes de l’Internet sont aussi ceux des «1%» pour reprendre la formule popularisée par Bernie Sanders. Une majorité outre-Atlantique a décidé qu’il n’était pas sain que des intérêts privés continuent de dicter de manière aussi grossière leurs volontés à la sphère publique. Trump a persuadé une majorité de ses compatriotes que cette servilité de l’État face au Big Business débouchait sur une impasse. Favoriser l’enrichissement d’une minorité au détriment d’une majorité confine à l’immoralité mais aussi à la bêtise: que feront les riches de leur argent si ce n’est le prêter à des pauvres qui peuvent de moins en moins les rembourser? La victoire de Trump, c’est d’abord un cran d’arrêt au profit sans entrave réalisé sur le dos du plus grand nombre. Qui saurait nier que Barack Obama avait infiniment plus fière allure que Trump pour incarner ce changement d’époque? Mais les Américains ont bien vu Obama succomber au chantage de Goldman Sachs exactement comme Tsipras avait cédé face à la BCE.

La défaite de Pékin ensuite. Les multinationales américaines, comme les nôtres, ont joué à fond la carte chinoise. Pour faire la culbute, actionnaires et top managers des multinationales occidentales ont fermé les usines ici pour les rouvrir là-bas, permettant à une Chine «low cost» d’accéder sans effort à un bon niveau de productivité qui n’était pas du tout le sien. Quand un Américain cigale achetait un écran plat chinois, il empruntait à une banque de l’argent prêtée par une nation fourmis. Le creusement du déficit commercial américain et l’accumulation de monstrueux excédents par la Chine constituent deux faces d’une même pièce.

Les capitalises sont si bêtes disaient Lénine qu’ils vendront la corde avec laquelle on les pendra. La prophétie s’est réalisée: les communistes chinois vendent des téléphones sans fil à coup de dumping social et monétaire et de transfert technologique à des businessmen occidentaux qui organisent l’appauvrissement de leur nation.

Or, Trump a annoncé qu’il allait dire stop et imiter son prédécesseur Harry Truman qui avait fait poser cette pancarte dans le vestibule du bureau ovale: le pouvoir du dollar s’arrête ici. L’apeasment économique d’Hillary Clinton consistant à laisser Pékin accumuler des excédents pour mieux accumuler de l’armement offensif était en réalité belligène. Les barrières douanières ou les ajustements monétaires non seulement ne sont pas antinomiques des échanges commerciaux internationaux mais ils sont des écluses qui seules les rendent mutuellement avantageux sur le long terme. Entretenir des mécanismes de dépendances et de déséquilibres structurels constituait en tant que telle une stratégie hasardeuse mais doublée d’une géopolitique de pompier pyromane telle que celle menée par Washington faisant fi de la souveraineté des États, cette stratégie était dangereuse et poussait Pékin mais aussi Moscou et Téhéran à la faute. Trump a gagné car le peuple américain a pris conscience que l’interventionnisme tous azimuts de son pays depuis 1991 et particulièrement la politique de l’éléphant dans cette boutique de porcelaines ethniques et confessionnelles qu’est le Moyen Orient n’avait que trop duré .

Troisième et dernière défaite donc, celle de Raqa. La victoire de Trump signifie que l’électeur de l’Idaho a compris cette mathématique élémentaire: les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Mieux vaut s’allier avec des personnages peu recommandables (Poutine) voire détestables (Bachar Al Assad) lorsque l’on combat le diable (El Bagdadi).

On se lamente sur la révolte d’un peuple (intolérant et peu éduqué) contre ses élites (cultivées et ouvertes) mais ce qui a marqué ce scrutin, c’est plutôt la révolte des élites contre le peuple. Que pas un seul sondage, pas un seul journaliste, pas un seul universitaire, pas un seul grand patron Outre-Atlantique n’ait osé briser la belle unanimité de la classe dirigeante américaine en dit long sur ce que l’on présente comme un divorce de ceux d’en bas alors qu’il est manifeste que nous avons affaire à une répudiation de la part de ceux d’en haut. À travers l’élection de ce trublion si controversé, le peuple a repris la main.

Vis-à-vis de la globalisation et de ses dérives délétères, il ne s’agit pas encore de célébrer le début de la fin mais plutôt la fin du début d’un processus qui était bien parti pour déposséder les peuples de leurs prérogatives au profit des pouvoirs d’argent et au nom du sacro-saint bon plaisir individuel. Réaffirmer le primat du politique, c’est réaffirmer celui du commun et de la nation. Finalement qui fait l’ange fait la bête, qui veut nier les frontières récolte le communautarisme, les fractures identitaires voire la guerre.

Ce processus a commencé à être enrayé par le Brexit qui constitua l’acte I de ce sauvetage de la démocratie par elle-même. Sans aucunement questionner l’ordo-libéralisme économique qui lui était imposé de l’extérieur, le peuple anglais a décidé, contre l’avis de ses élites, de débrancher le pilotage automatique de Bruxelles. L’acte II commence avec l’élection de Trump contre les excommunications rabâchées par les marchés et par les médias. S’il est encore trop tôt pour se réjouir de futurs Sherman act qui viendraient opportunément rappeler qu’en démocratie le principe n’est pas one dollar, one vote mais one citizen one vote, Donald reste pour l’heure un provocateur démagogue et impulsif dont le peuple américain s’est servi pour exprimer qu’il entendait rester maître de son destin. Theresa May et Donald Trump ont chacun à leur manière contribué à enrayer la dérive vers un soft totalitarisme post étatique et post démocratique mais ni l’un ni l’autre n’offrent aucune vision engageante, optimiste, bref, aucun espoir. Finalement, l’un et l’autre restent prisonniers d’une vision individualiste et économique de l’histoire. La France est plus que jamais attendue au lendemain de ce scrutin historique. Elle est sans doute attendue par les États-Unis, la Russie et la Grande-Bretagne comme l’un des membres du Conseil de sécurité et comme l’une des premières puissances militaires de la planète. Mais aussi comme cet étrange pays qui a su accoucher des tables de la loi moderne ou transformer la physionomie de la planète (le canal de Suez ou de Panama) et dont les façons de voir et de faire deviennent parfois des révolutions universelles, cette grande nation qui sait, comme aucune autre, réinventer et réenchanter l’avenir. Seule une France redevenue sûre d’elle-même, aurait assez d’imagination et d’audace pour offrir au monde une vision plus séduisante et plus heureuse de la postmodernité. Trump a au moins raison sur un point: la France n’est plus la France. Aux Français de jouer!

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Une réflexion sur “La victoire de Trump, c’est la défaite de Goldman Sachs et de la Chine

  1. Excellent article.
    Une petite correction historico-linguistique. Lorsque Truman avait affiché dans son bureau « The buck stops here », il faisait allusion non pas au surnom du dollar (the buck), mais à l’expression « To pass the buck », faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre, se décharger sur autrui de la responsablité de ses propres actions. « The buck stops here » signifie donc: tout le monde peut reporter sur son chef la responsabilité d’une décision ou d’un action, et de chef en chef on remonte jusqu’à moi, mais moi je n’ai personne au-dessus de moi sur qui me décharger, et j’accepte en tant que Président d’être le responsable ultime. La phrase signifie donc, non pas « Le pouvoir du dollar s’arrête ici », mais : « J’assume ma situation de responsable ultime » ou, pour conserver l’allusion familière de l’anglais, « le chapeau ne va pas plus loin ».

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