Ecole des compétences ? Non ! Fabrication du cortex

L’école, le collège et le lycée doivent-ils former des salariés employables et préparer la croissance économique de demain ? L’instruction sert à développer, avec la culture, les cerveaux d’homo sapiens sapiens.

Article de Antoine Desjardins, professeur de Lettres, coauteur du livre Sauver les lettres: des professeurs accusent (éd. Textuel). et cofondateur du collectif Condorcet, publié sur Le Figaro Vox le 4 novembre 2016.

«Apprendre comment on construit un pont au lieu d’apprendre à construire une phrase.» Avec de tels slogans on enfièvre un public, et on bouleverse les programmes. On s’aperçoit ensuite que les constructeurs de phrases sont les meilleurs constructeurs de ponts: les élèves de Polytechnique ont presque tous fait du latin. Les plus aptes à penser un pont savaient d’abord penser une phrase. En plus et non pas à la place. Le temps qu’ils y ont «perdu» était du temps gagné. On voit par là que la culture de l’esprit est favorable à l’intelligence.»
Alexandre Vialatte, La Porte de Bath-Rabbin, 1986.

«Maître cerveau sur un homme perché tenait dans ses plis son mystère.»
Paul Valéry

Comme on demandait lors d’une interview au très grand historien de l’Antiquité (et ancien résistant..) Jean-Pierre Vernant à quoi pouvait bien servir d’enseigner les mythes et la langue grecque, il répondit laconiquement: «à fabriquer de la culture, du cerveau».

Sans doute n’avait-il pas eu vent (mauvais) de la stratégie dite de Lisbonne ni des conseils pressants et anciens de l’OCDE, bref de la politique éducative européenne

«L’esprit d’entreprise» dans le sillage des recommandations de l’OCDE est devenu la clé de voûte de toute pédagogie. On est très loin de la culture et du cerveau.

La «réactivité» des établissements scolaires aux demandes de «l’environnement» (entreprises, collectivités locales, familles) via la décentralisation et la réorganisation managériale dont ils sont l’objet, voilà l’objectif! Le partenariat avec les entreprises pour la définition des contenus et des pédagogies est présenté aujourd’hui comme incontournable…

Pauvre Vernant!

Loin d’être innocente, une novlangue s’est abattue sur le monde de l’éducation qui détermine et commande, parfois à notre insu, la seule bonne façon de concevoir désormais l’école, cependant qu’ont été balayés les mots anciens constituant un crime contre la pensée: «culture», «instruction», sont des mots tabous et relèvent d’une nostalgie misérable. Quant à l’«encyclopédisme», honni, il faisait peser une bien grande menace, on en conviendra, sur nos élèves: il fut pris en chasse naguère. (commission Périssol, 2005)

Nous voilà désormais dans un nouveau paysage de mots, un peu sinistré à vrai dire, qui commandent nos représentations, déterminent notre monde et nous enjoignent de marcher dans leurs traces. Ses promoteurs ne veulent plus que vous parliez de l’École autrement que par eux.

Capital humain? Stock de compétences? Employabilité? Économie de la connaissance? Pilotage de la performance? Qu’est-ce à dire?

Quand je fais étudier un poème de Sappho, de Louise Labé ou de Ronsard, je tiens pourtant à signaler aux économistes éminents de l’OCDE et de l’ERT (Table ronde des industriels européens) que je ne raisonne pas en termes de capital humain, d’économie de la connaissance, de gain de productivité, de compétences, ou que sais-je. Ni même d’augmentation du niveau de vie des populations. Encore moins d’employabilité.

Faut-il qu’absolument je dise ce que je fabrique, ou gît la valeur ajoutée de mon enseignement? Quel est mon objectif? Qu’on se rassure, pour les moins idéalistes d’entre vous, il n’est pas aussi immatériel qu’on pourrait le croire: je fabrique du cerveau que je noue avec de la culture. Celui-là se complexifie, se ramifie, se développe, par l’effet de celle-ci.

A l’intersection de la biologie et de la culture, je fais croître des circonvolutions. Plasticité cérébrale, croissance des connexions synaptiques, arborisation dendritique… Le grand arbre du génie humain lance ses branches vers le ciel de l’esprit et plonge ses racines dans les profondeurs de cet organe qui nous fait unique dans le règne animal. Ce noeud du monde dont parlait Shopenhaueur, cette machine cognitive à cent milliards de neurones.

Je donne au cerveau d’Homo sapiens sapiens les aliments et les excitants qui lui font augmenter sa capacité à comprendre qui il est et d’où il vient: mémoire, logique, imagination, rêves, mythes. Par la computation et la cogitation, à un âge où la machine physico-chimique est éminemment malléable, je lui donne le moyen de travailler sur soi. Comme dit Edgar Morin, l’homme est intelligent mais son cerveau défie son intelligence. Le labyrinthe du Minotaure n’est rien, rapporté à celui, mouvant et arborescent, des synapses.

Messieurs les économistes, je fabrique du néocortex de Sapiens. Le Sapiens de l’art pariétal de Lascaux qui mettait sa main sur les parois de sa grotte et dessinait des bisons.

Je ne travaillerai jamais, Messieurs les industriels européens, à vous fabriquer des «employés» et Sapiens continuera sa route et son aventure, dans la consommation des siècles, bien après que l’ERT, L’OCDE, et autres organismes économiques philanthropiques auront disparu totalement.

M’objectera t-on, comme toujours, qu’il ne faut pas opposer l’École au monde de l’entreprise?

Mais je n’oppose ce projet de rendre intelligent et cultivé à celui de fabriquer de l’employabilité (mot affreux) que pour faire ressortir l’obscénité de ceux qui veulent inverser l’ordre vital des priorités!

L’école et singulièrement le collège (une réforme en cours affecte, dans tous les sens du terme, ce niveau d’enseignement) ne doit pas d’abord songer à lutter contre le chômage, fabriquer des employés et satisfaire aux demandes de l’économie. Je soutiens que conformément à l’idée originelle elle doit premièrement instruire, ouvrir le compas des esprits pour qu’il puisse embrasser davantage, exercer les intelligences, sans le souci, parfois sordide, d’une application ou d’une utilisation immédiate, sans l’obsession de l’objectif ou de la compétence.

On fabrique, oui, du cerveau humain et l’on n’est pas ici sur une chaîne de production de boites de petits pois.

Les mathématiques, serviront l’ingénieur? tant mieux! La physique aussi? C’est bien. Pour autant la plupart des équations ne serviront pas vraiment, elles n’auront eu le mérite, pour la plupart d’entre nous, que de nous avoir appris à nous servir de notre intelligence. Elles nous auront ouvert la porte sur l’imaginaire des mathématiques et pas seulement sa rigueur. On ne se sera donc pas contenté d’apprendre à calculer pour rendre la monnaie ou devenir comptable.

S’agissant de la langue française, de la littérature, du latin, on se doute bien que l’argument utilitariste mis en avant aurait tôt fait de rendre caducs ces enseignements. Même chose pour la musique, l’histoire, sans parler de tous les arts.

Mais enfin à quoi tout cela sert-il? Est-ce bon ou pas pour faire baisser le chômage en Europe?

Je crains que l’enseignement du grec ou du latin, de l’histoire, ne trouvent pas grâce, in fine, aux yeux des industriels de l’ERT. On nous dit bien que l’entreprise aime les littéraires: je doute que cela soit suffisant… Exeunt Sappho, Ronsard, Baudelaire et tous les autres.

Les compétences comprendre un poème de Baudelaire ou découvrir la condition des paysans normands au XIX ème siècle grâce à Maupassant ou analyser une phrase complexe de Proust, syntaxe et sémantique, je doute fort qu’elles soient de quelque utilité évidente pour nos entreprises «qui créent de la croissance».

Je n’ai rien contre les entreprises mais je ne voudrais pas que l’école prenne sa feuille de route chez eux. Pourtant leur lobbying est redoutable. Il ne faut pas perdre de vue que la réforme du college 2016 avant d’être celle de Madame le Ministre, de Florence Robine, Terra nova, et les autres est voulue et indirectement fomentée par un consortium qui rassemble, depuis plus de trente ans, près de cinquante des plus grandes entreprises européennes. Les belles brochures de l’OCDE sur l’économie de la connaissance sont imprégnées des magnifiques idées désintéressées de l’ERT. On se doute que nos syndicats, nos associations, nos ministres, notre État, même, sont de peu de poids face à une association qui regroupe… cinquante des plus grandes entreprises.

C’est cela surtout l’Europe aujourd’hui.

Il est pour moi essentiel, de faire lire Maupassant, de faire étudier des poèmes, de faire apprendre l’histoire, de faire résoudre des intégrales doubles ou triples quand bien même il s’avérerait que cela n’est pas immédiatement utile …à la croissance. Que cela ne va pas aider à résorber le chômage.

S’il me semble que les gens intelligents et cultivés, ouverts d’esprit, ont finalement plus de chance de trouver un emploi et de rapidement s’adapter (l’intelligence étant la faculté d’adaptation) que quelqu’un à qui on aurait strictement fourni les compétences étroites nécessaires à cet emploi, je ne veux pas me retrouver dans la position où l’on me dirait que ce n’est plus le cas et que voilà une bonne raison, donc, de supprimer, définitivement cette fois, le latin.

A vrai dire je pense que nos entreprises se fichent un peu, en vrac, de Ronsard, Sappho, Rimbaud, Maupassant. Je crois qu’elles se moquent aussi qu’on ait eu vent de la Révolution, de la Commune de Paris, de la grande guerre de 14-18. Il pourrait se trouver qu’on préférât qu’un employé ignore tout cela: du point de vue de l’entreprise, je le comprends. Cela ne peut mettre que de la confusion dans la tête d’un manutentionnaire et brouiller l’esprit opérationnel des ingénieurs…

En réalité nous sommes véritablement à la croisée des chemins. L’école de l’employabilité et des compétences *(cf. Nico Hirtt) n’a que peu de rapport avec l’école de l’instruction, celle dont je dis qu’elle fabrique du cerveau humain.

Opposer l’école de l’instruction à celle de l’employabilité ne relève pas d’une simplification idiote, d’une opposition caricaturale mais d’un enjeu de civilisation: cette opposition il faut la faire voir, la faire jouer conceptuellement, car l’offensive menée contre la culture, la transmission au nom de l’utilitarisme et du principe de réalité économique n’a jamais été aussi forte et frontale.

Nous sommes à la croisée des chemins.

Un collègue a pu écrire justement que «le crétin formaté par les contempteurs de l’orthographe n’aura plus même les moyens d’écrire aux prud’hommes pour protester contre son licenciement.» Nous y arrivons.

L’École est en train, sous nos yeux, de changer de paradigme (comme disent les cuistres mais c’est bien de cela qu’il s’agit). Après avoir massifié, ce qui à beaucoup d’égards était louable, on veut à présent faire cesser l’exigence intellectuelle. Non seulement il faudrait adapter l’École à des élèves considérés comme insuffisamment dotés en ressources culturelles ou intellectuelles car issus d’un milieu populaire (mépris total des pédagogistes pour ces élèves) mais il faudrait surtout faire en sorte de satisfaire le marché de l’emploi et les demandes de l’économie: avec beaucoup d’autres, je m’oppose à cette vision étriquée et anti-humaniste.

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Une réflexion sur “Ecole des compétences ? Non ! Fabrication du cortex

  1. La misère de l’école amène les entreprises à se constituer en véritables centres d’éducation et de forMarion

    Je voulais vous faire part du témoignage personnel suivant :

    Trop de journalistes ou d’intellectuels et notamment sur les sites comme le comptoir. Ou comité Orwell pensent que la solution doit venir d’en haut. Je crois tout le contraire et c’est une bonne nouvelle.
    Car vous ne nous laissez d’autre solution que de vous renvoyer dos à dos
    Diré que le travail est un coût ou une servitude selon que l’on se place du côté des employeurs ou des travailleurs revient à tenir le même discours inopérant pour çeux que l’on est censé défendre. Que Lordon dise que les employeurs ne créent pas d’emploi est un syllogisme des nouveaux temps absurdes que nous connaissons.
    Çela me fait penser à la réaction de la CGT en Comité d’entreprise lorsque je leur présente la mîse en œuvre du 1% logement qui bénéficie (location achat travaux garantie de loyers prime mensuelle de 500 euros pour les apprentis, caution … Action sociale) annuellement à plus de 80 salariés sur 1000 depuis trois ans que je suis aux commandes des ressources humaines (3 ans plus tôt seuls deux salariés par an en bénéficiaient appartenant tous aux Codir) et qui, jusqu’au boutiste de ce discours me répond sèchement : Monsieur, nos salariés ne devraient pas en avoir besoin..
    Merci pour les encouragements
    Votre discours n’est pas opérant car au même titre que çeux que vous combattez, je crains que vous n’ayez pas fréquemment en face de vous les ouvriers que vous défendez. Moi c’est mon quotidien.
    Vous croyez qu’il faut tout changer par le haut : moi je vous affirme que le changement vient des ouvriers eux mêmes. Ils ne veulent pas la révolution mais un avenir en effet comme l’indique l’auteur de ce texte.
    Ils ne veulent pas d’une lutte collective qui est l’apanage de çeux qui ont un avenir individuel mais lutter pour eux.
    Le socialisme de Simone Weil et de Orwell est d’abord un socialisme réalisateur qui mobilise l’énergie des hommes et femmes pour leur destin. Oui les entreprises sont les seules à proposer des emplois QUALIFIÉS qui élèvent les êtres spirituellement et matériellement.
    La captation de la plus value par ceux qui la crée ne peut venir que du bas : c’est aux ouvriers de la retenir et non de la laisser glisser entre leurs doigts : çela demande du travail et des efforts pour acquérir de nouvelles compétences puis pourquoi pas les enseigner et constituer des conseils d’experts et de formateurs en entreprise au même titre qu’il y a des conseils d’administration.
    Plutot que de prendre les uns pour des victimes et les autres pour des tyrans, demandons nous comment agir concrètement. L’équilibre des pouvoirs s’en trouve considérablement modifié quand les CODIR n’ont plus que le choix évident de faire évoluer dans la hiérarchie ceux qu’elle a formé.
    Il faut alors des hommes et des femmes qui s’assurent à tous les niveaux que nos ouvriers qualifes devenus contremaîtres ou managers n’adoptent pas le discours ravageur des directions a l’ancienne qui tient d’abord sur la peur naturelle que crée l’autorité hiérarchique en lutte avec l’autorité de compétence. Chacun est toujours à meme de tomber dans la facilité d’un niveau d’exigence abatardi par les discours misérablement réducteurs de çeux qui croient porter la lutte.
    Dans un environnement industriel qui compte de 1000 à 1700 personnes selon les périodes dans un groupe où il serait aisé de transférer nos usines dans des pays pas si lointains à bas coûts, les compétences sont l’enjeu qui évitera bien des malheurs. J’ai réussi à faire la démonstration qu’avec un coût salarial 5 fois plus élevé que les pays de l’Est nos usines restent 2 fois plus productives. Et nous en avons sous le pied si j’en crois l’ingéniosité de nos ouvriers impliqués dans une démarche créative et participative.
    Tirant les conséquences de ce constat notre PDG a decidé le p,us grand pla. D’investissement sur cette usine française que notre groupe ait jamais connu. Chaque achat de nouvelles machines fait l’objet d’un groupe de travail incluant managers, tuteurs experts et formateurs (tous ouvriers à plein temps).
    Les perspectives de programmes de production de plus en plus chargés nous permettent, en dépit des gains de productivité, de créer des emplois qualifiés (nous avons signes ces 5 derniers mois plus de 70 cdi) afin de maîtriser ces machines venant TOUTES de l’étranger.
    Le bassin d’emploi dans lequel nous travaillons étant si pauvre en qualification, nous fformons l’ensemble des demandeurs d’emploi (150 par an) qui échouent à nos tests de reçrutement pendant 210 heures et leur garantissons un emploi d’abord en cdd c’est vrai. Mais …. Pas un seul ne passe au travers s’il le souhaite. Nous embauchons de 18 à 61 ans pour le plus âgé et j’ai signé vendredi un cdi pour un homme de 57 ans.
    Çette dynamique est d’abord celle d’une fierté du travail retrouvée. D’une revalorisation du métier d’ouvrier aux yeux des managers et dirigeants et nous y arrivons petit à petit.
    Les salaires suivent et il y a encore beaucoup à faire. Depuis 3 ans nous avons implique 150 de nos ouvriers dans çette dynamique et deja 8 d’entre eux ont évolué vers plus de responsabilités managériales
    En ces temps d’élection présidentielle, je voulais vous faire ce témoignage à rebrousse poil car Je n’aime pas les candidats qui n’aiment que le passé ou que le futur opposé au toujours, que la bienveillance ou le bien oppose à la bonté, que le libéral ou le libertaire oppose à la liberté.
    Je travaille dans une industrie du toujours qui n est pas de la haute technologie mais qui sera encore là dans 100 ans et j’aimerais que nos politiques ni les agents de l’admnistration ne dévaluent çeux qui y bossent.
    Je côtoie des centaines de travailleurs qui pour la,plupart sont des hommes et femmes bons. Je n’entends le terme de bienveillance que dans les discours managériaux à deux balles des consultants métropolitains
    Bien qu’appartenant a une hiérarchie et sans doute moi meme aliéné et exploité « je me sens libre car personne ne me sert ». J’essaie modestement d’y sensibiliser nos ouvriers.

    Il existe des solutions douces pour changer la vie : elles n’en sont pas moins révolutionnaires.

    Bien plus révolutionnaires que la CGT qui du coup veut bloquer l’usine voyant le pouvoir revenir aux ouvriers collabos. Il faut dire qu’ils sont 13 dans la section

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