CETA : pourquoi les Européens restent fâchés avec le libre-échange

Même si les Belges ont finalement trouvé un accord entre eux, l’imbroglio autour du CETA marquera les esprits. Le traité est le symptôme d’un rejet profond du libre-échange par les peuples européens.

Article de Benjamin Masse-Stamberger publié sur Le Figaro Vox le 27 octobre 2016.

Stupeur au Quartier Général! Ainsi donc, la petite Wallonie, forte de ses quelque 3,5 millions de Belges francophones, a-t-elle eu l’audace de bloquer – fût-ce temporairement – le majestueux projet d’accord de libre-échange euro-canadien (CETA). Un accord dit de «nouvelle génération», dans la mesure où il ne concerne plus seulement les barrières douanières, mais aussi toutes les normes, qu’elles soient sanitaires, sociales, techniques ou environnementales, vouées, selon la terminologie technocratique en vigueur, à être «harmonisées».

Or c’est bien là le problème: Paul Magnette, ministre-président de la Wallonie, craignait que le fameux tribunal arbitral, prévu par le CETA, ne permette aux multinationales d’imposer leurs règles à la puissance publique, sans que celle-ci ait les moyens de s’y opposer. En outre, il craignait pour son agriculture, alors que le Canada pourra exporter sans droits de douane vers l’Europe 46 000 tonnes de bœuf, 75 000 tonnes de porc, et 100 000 tonnes de blé. Il craignait enfin pour ses entreprises, confrontées à une concurrence accrue, sur un territoire déjà frappé par une désindustrialisation massive.

A-t-il eu raison? A-t-il eu tort? Rares sont ceux qui sont en mesure de répondre précisément à cette question: encore faudrait-il avoir épluché les 2 344 pages que compte le volumineux document. Et pourtant: la résistance de la petite Wallonie, sans doute pas exempte de considérations de politique intérieure, a entraîné un mouvement de soutien et de sympathie un peu partout en Europe. Pour une raison simple: les Européens n’ont plus confiance dans les politiques conduites en leur nom. Encore moins dans les politiques de libre-échange menées sous l’égide de l’Union Européenne. Et il est bien difficile de leur donner tort, tant le bilan des précédentes phases de libéralisation est mauvais.

Le pouvoir d’achat des Européens devait progresser, grâce à l’importation massive de biens à bas coût, produits dans les pays émergents. Or, le constat est inverse: le recul de la production, et donc de la croissance, a bien dû être compensé, souvent par des hausses d’impôt, qui ont fait perdre d’un côté ce qui avait été gagné de l’autre.

Les pertes d’emplois industriels, elles, devaient être compensées par une spécialisation dans le «haut de gamme», permettant aux salariés du Vieux Continent d’échanger des travaux pénibles contre des emplois intellectuels, de conception ou d’ingénierie. Mais rien de tel ne s’est produit, du fait notamment de la montée en gamme des pays émergents. Au final, le bilan des délocalisations est sans appel: simplement pour la France, ce sont 2 millions d’emplois industriels qui ont été perdus au cours des trente dernières années, dont 140 000 depuis 2012. L’Europe avait promis, la main sur le cœur, qu’elle protégerait ses citoyens contre les effets délétères d’une mondialisation jugée sauvage. Cette promesse, à l’évidence, n’a pas été tenue.

C’est ce lourd passif du libre-échange, autant que les flous du CETA lui-même, que payent aujourd’hui les instances bruxelloises. Et le soutien populaire à Magnette montre bien que ce message leur est envoyé, non pas seulement par les 3,5 millions de Wallons, mais par l’ensemble des peuples européens, exaspérés par l’incapacité de leurs dirigeants à tenir compte des multiples critiques qui leur ont été adressées. S’il n’était pas entendu, l’avertissement wallon pourrait bien être le dernier.

 

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