Elisabeth Lévy : « Le peuple, voilà l’ennemi ! »

A l’occasion de la parution du dernier numéro de Causeur, Elisabeth Lévy a accordé un entretien fleuve à Figaro Vox. Elle y décrypte les ravages de la défiance mutuelle entre le peuple et les élites sur fond de Brexit et d’attentats.

Dans votre (savoureux) éditorial vous reprochez à Anne Hidalgo d’avoir rétabli les octrois. Quelques pages plus loin, vous félicitez le prolo anglais d’avoir voté contre «les élites» London-bruxelloises. Vous virez populiste?

Merci pour savoureux ! Vous avez raison, l’interdiction des vieilles voitures à Paris et le fanatisme européiste sont deux expressions du mépris prononcé des élites pour le populo qui pense mal, vote mal, vit mal et qui, en prime, sent mauvais. Au mieux des grands enfants qui ne savent pas ce qui est bon pour eux, au pire des barbares qui, avec leurs tas de ferraille pourris, menacent les bronches délicates de nos chérubins élevés bio. Je précise que je suis contre les maladies respiratoires et pour la paix entre les peuples, mais dans les deux cas, Brexit et pseudo mesures anti-pollution, c’est une idéologie qui est à l’œuvre, et cette idéologie s’emploie à détruire tout résidu du passé, qu’il s’agisse des nations ou des bagnoles! Alors vous qualifiez ma critique ironique de «populiste», dernière insulte à la mode. C’est marrant, autrefois, défendre les intérêts du populo (alors appelé classe ouvrière), c’était le comble du progressisme. Aujourd’hui, cela signe votre appartenance à la réaction, allez comprendre. En réalité, «populisme» est le nom que la gauche donne au peuple quand le peuple lui déplait. Dans notre émission «L’Esprit de l’Escalier» sur RCJ, Alain Finkielkraut a eu la bonne idée d’exhumer le fameux poème de Brecht qu’on cite sans le connaître. Brecht, qui est pourtant communiste, l’écrit pendant la répression de la grève ouvrière de 1953 à Berlin-Est. Il trouve un tract du Parti qui déclare que «le peuple a perdu la confiance du Gouvernement». Et Brecht conseille ironiquement à ce dernier de «dissoudre le peuple et d’en élire un nouveau». Et c’est exactement ce que la gauche essaie de faire depuis trente ans. Le peuple vote mal? Changeons de peuple! Le peuple ne veut pas la poursuite de l’immigration massive? Changeons de peuple! Le peuple a peur de l’islam? Changeons de peuple! Le peuple veut rester un peuple? Changeons de peuple! Autrement dit, la gauche, représentante autoproclamée du peuple, ne se demande jamais comment répondre à ses aspirations ou inquiétudes mais comment lui faire entendre raison, enfin c’est une façon de parler, car elle utilise plutôt le prêchi-prêcha, l’invective et le chantage. Dans le cas du Brexit on aura tout eu: si vous votez «oui» vous irez en enfer ; puis, ce sont les vieux, les bouseux alcooliques (et les consanguins, non?) qui ont voté Brexit ; et enfin, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, la preuve ils ont changé d’avis. Quand un peuple dit «non», c’est «oui», on connaît la musique….

« Le peuple n’a pas toujours raison » a dit Daniel Cohn-Bendit au sujet du Brexit…

Quel aveu! Désolée, mais si, en démocratie, le moins pire des systèmes comme on le sait, le peuple a par principe raison. Voilà pourquoi la destruction de l’école, sous de fallacieux prétextes égalitaires, est dangereuse: si le peuple a raison, il vaut mieux qu’il soit éclairé et capable de se forger une opinion autonome, on sait ça depuis Condorcet. Au passage, puisque c’est toujours cet exemple que Cohn-Bendit et les autres sont prêts à abattre sur la tête de l’électeur récalcitrant, si le peuple décide démocratiquement d’amener Hitler au pouvoir, il est déjà trop tard. Du reste, ce n’est pas ce qui s’est passé en 1933, d’abord parce qu’Hitler n’a pas obtenu la majorité, ensuite parce que l’atmosphère pré-terroriste de la campagne était tout sauf démocratique. Rappelons cependant que le peuple britannique n’a pas voté pour l’arrivée de Hitler au pouvoir, ni même pour «sortir de l’Europe» comme l’a annoncé Le Monde, mais pour quitter l’Union européenne. Alors revenons sur terre. Il me semble à moi que ce que l’histoire a fait, l’histoire doit pouvoir le défaire et qu’il ne faut peut-être pas en faire un tel plat. Du reste, avez-vous remarqué comme depuis l’attentat de Nice, le Brexit apparaît comme beaucoup moins cataclysmique? Seulement, pour Cohn-Bendit et pour un certain nombre de mes confrères, la construction européenne n’est pas un fait historique, c’est une religion. Le vote britannique aura au moins eu le mérite de leur faire avouer qu’ils ne sont pas démocrates. C’est leur droit. Mais quand on se rappelle que les mêmes, quelques semaines plus tôt, rivalisaient dans l‘attendrissement et l’admiration pour Nuit debout et ses merveilleuses logorrhées citoyennes, on peut au moins exploser de rire. Leurs contorsions pour expliquer que, finalement, la démocratie participative c’est chouette mais qu’il ne faut pas en abuser, m’ont fait passer quelques bons moments.

La dichotomie peuple/élites vous parait-elle pertinente?

Elle n’est pas l’alpha et l’oméga de tout mais dans une démocratie représentative, il y a par définition des gouvernés et des gouvernants. Et puis, il existe ce qu’on appelle une classe dirigeante, constituée d’élites économiques, intellectuelles et surtout médiatiques. L’une des caractéristiques de la période contemporaine est sans doute que les journalistes et autres médiacrates ont pris la place des écrivains et de penseurs, en termes de pouvoir et de statut social – et ce n’est pas une bonne nouvelle. Par ailleurs, si on repense à La trahison des clercs de Benda et surtout à L’étrange défaite, le magnifique livre de Marc Bloch sur l’origine de la défaite de 1940, il apparaît que les grands désastres historiques plongent souvent leur racine dans la faillite des élites. Cela ne signifie certes pas que le peuple est toujours bon et le pouvoir toujours mauvais. N’empêche, quand vous avez étudié dans les meilleures écoles, qu’on vous a confié des charges publiques ou privées, bref que l’on vous a fait confiance, cela devrait obliger. Or, je le répète, ce qu’on voit de plus en plus, ce sont des élites hors sol, qui méprisent ou ignorent ceux qu’elles prétendent diriger. Alors quand, au matin du 23 juin, j’ai vu la tête effarée de certains confrères, comme l’inénarrable Jean Quatremer, représentant de la Commission à Libération, découvrant que plus personne ne les écoutait plus et que leurs procès en sorcellerie faisaient rigoler tout le monde, j’ai immédiatement pensé: Ich bin ein Brexiter! Ce doit être mon côté populiste. Nos élites ne comprennent rien? Changeons-en! D’ailleurs, une bonne partie du peuple n’a pas demandé la permission pour préférer Polony ou Zemmour aux gauchistes qui pullulent dans nos universités et les colonnes de nos journaux….

«D anse-t-on sur les ruines ? » écrivez-vous justement. Doit-on se réjouir du désordre et des incertitudes politiques? Ce n’est pas un jeu !

D’abord, je le répète, après l’attentat de Nice et le vrai-faux coup d’Etat turc, le Brexit semble un peu moins cataclysmique que le 24 juin. Et puis, où sont les ruines? L’Angleterre n’a pas coulé, la City n’a pas disparu, les traders français n’ont pas été boutés hors de Londres. En supposant même que demain, les Britanniques aient à montrer leurs passeports en entrant dans l’Union ou que les étudiants aient à voyager sans le cocon Erasmus (ce qui n’arrivera sans doute pas), cela serait-il si terrible qu’on l’a dit? On ne doit sans doute pas se réjouir du désordre, mais parfois un peu d’incertitude ne nuit pas. Nous l’a-t-on assez répété, en matière européenne, que l’Histoire était écrite dans le marbre et qu’on ne pourrait jamais faire marche arrière, l’Union était aussi intangible que la loi de la gravité. Alors oui, je préfère l’incertitude parce que l’Histoire écrite d’avance c’est la fin de l’Histoire. Bien sûr, Philippe Muray vous dirait que ce n’est pas un petit vote de rien du tout qui peut annoncer le retour de l’Histoire. N’empêche, il se passe quelque chose, et en prime quelque chose dont on nous disait que ça ne se passerait jamais. Appelez ça histoire ou politique, comme vous voulez, mais vous ne m’empêcherez pas de le savourer….

A vous lire, vous semblez pourtant modérément souverainiste. Quel est votre rapport à l’Europe ?

Je ne suis pas souverainiste, c’est la réalité qui est souverainiste. D’un point de vue anthropologique l’existence de nos vieilles nations me semble plus avérée que celle de cet artefact appelé Union européenne qui a une existence légale, administrative, technique, mais certainement pas culturelle, politique, ou même humaine. Un Européen ça existe, pas un Unioneuropéen! Croyant au réel, si on peut dire, je crois aux nations comme cadres légitimes de la démocratie. Pour autant, il existe bel et bien une civilisation européenne et aussi un espace qui a des intérêts communs. En conséquence, je ne suis nullement opposée à une forme d’union et de coopération entre peuples européens mais je refuse qu’on singe la démocratie à une échelle où elle n’a pas de sens. Tant qu’il n’y aura pas un peuple européen au sein duquel les habitants de Hambourg seront d’accord pour payer pour ceux de Brindisi, les différents peuples d’Europe seront les seuls dépositaires légitimes de la souveraineté. Vous voyez, finalement, si ça se trouve, je suis souverainiste….

Comment l’UE est-elle parvenue à se montrer si terne, sans relief et sans saveur?

Permettez-moi de renvoyer les lecteurs du Figaro à un auteur qu’ils connaissent bien, en l’occurrence Alain Finkielkraut et à son analyse limpide sur le sujet. C’est l’injonction du «Plus jamais ça» devenu le seul programme politique de l’UE qui a abouti à faire de l’Europe un réceptacle vide, ou plus exactement un contenant prié de se vider lui-même de tout contenu pour faire place à l’Autre. Pour accueillir, l’Europe doit renoncer à être elle-même. Si je voulais caresser le lecteur du Figaro dans le sens du poil, je dirais que l’idéologie européiste est une nouvelle version d’une certaine niaiserie de gauche. Ah, si tous les peuples du monde se donnaient la main… L’ennui, c’est que ce galimatias pour ados attardés ne s’intéresse absolument pas aux cultures qui font l’Europe.

Cameron, Johnson, Farage ont démissionné. L’art britannique de la démission a-t-il quelque chose à nous apprendre?

Quand Jospin a démissionné après avoir échoué tout le monde a hurlé – moi je trouvais ça assez logique. Aujourd’hui, on voit des leaders qui démissionnent après avoir gagné et tout le monde s’extasie. Apparemment, rien n’est plus moderne qu’un leader qui renonce au pouvoir, rappelez-vous comment Benoît XVI est devenu populaire en une heure… Cependant, je ne partage pas votre admiration. Si Johnson et Farage ne voulaient pas gagner, ils n’auraient pas dû jouer. Il n’y a aucune grandeur dans leur attitude, seulement du cynisme. Comme dans celle de Pasqua et Séguin qui ont sablé le champagne après avoir perdu d’un cheveu le référendum sur Maastricht. Tous ont fait semblant de vouloir renverser la table pour obtenir les bénéfices symboliques de la subversion, mais aucun n’avait suffisamment d’estomac pour aller au bout. À cela il faut ajouter que Johnson et Farage n’ont reculé devant aucun mensonge durant la campagne. Certes, le camp du «remain» a aussi fait très fort dans le chantage à l’apocalypse. Et contrairement à ce qu’on raconte ici, il y a eu, à côté des outrances, un débat de bon niveau en Angleterre. J’ai donc tendance à penser que, dans ce cas, les électeurs valent mieux que ceux qui les ont amenés là. N’empêche, la victoire du «leave» a un drôle de goût, d’où notre titre «L’étrange victoire»….

En Europe, les votes se suivent et se ressemblent. Jusqu’où ira, selon vous, cette révolte des peuples ? Faut-il s’en inquiéter? Et en France, est-ce le FN qui bénéficiera de cette envie d’insurrection civique ?

D’abord, je ne suis pas sûre que tous les votes se ressemblent tant que ça. Certes, il existe des ressorts communs aux partis dits populistes – immigration, mondialisation, dépossession…-, mais ce courant est beaucoup plus libéral en Angleterre ou en Hollande qu’en France par exemple, où le FN est très étatiste. D’autre part, certains de ces partis, en Pologne, en Hongrie et dans toute cette Europe qui n’a guère connu d’expérience démocratique, me paraissent plus inquiétants que d’autres. Il n’est pas douteux que les difficultés engendrées par le multiculturalisme qui est tout sauf heureux, la montée de l’islam radical et l’installation du terrorisme font progresser les affects mauvais, à l’égard de nos compatriotes musulmans. Il faudrait être inconscient pour ne pas s’en inquiéter. Mais une chose est sûre. On ne calmera pas plus ces affects qu’on n’a fait reculer le vote protestataire par l’injonction morale, et encore moins par le déni de réalité. Si on veut libérer les musulmans européens de l’atroce risque d’amalgame qui pèse sur eux, il faut non pas taire les critiques de l’islam mais les encourager. Plus on empêchera les gens de dire qu’ils ne veulent pas d’un certain islam, sécessionniste et régressif, qui en France est minoritaire mais pas insignifiant, plus ils se tourneront vers les adeptes des solutions folles. Cependant, sur ce terrain, les gens du FN ne me semblent pas vouloir jeter de l’huile sur le feu et c’est tant mieux. Après tout, on finira peut-être par découvrir qu’ils sont un rempart contre les fachos…

Justement, une semaine après Nice, quel regard portez-vous sur notre pays?

C’est la première fois, me semble-t-il, qu’un journal de la gauche raisonnable comme Le Monde se demande ouvertement s’il y a un risque de guerre civile – pour y répondre par la négative, mais tout de même. Au-delà de la sidération, de la peur, on sent effectivement monter une colère, en partie dirigée contre les gouvernants, mais pas seulement. Les Français ne sont pas en colère à cause des ratés de la sécurité, ils sont en colère parce qu’on leur raconte des bobards. On pensait que le déni avait fini par se fracasser sur le réel. Las! Dès le 15 juillet, nombre de médias s’employaient à effacer tout lien entre le crime et l’islam, fût-il radical. Bien sûr, leurs gros sabots se voyaient et au moins, on a pu souffler et rire parce que, sur France Inter, 95 % des témoins et des proches de victimes interrogés avaient des prénoms maghrébins. De même, on nous a rebattu les oreilles avec les frasques du terroriste: il buvait de l’alcool, il mangeait du porc et il draguait les filles, et même les garçons, il ne pouvait pas être musulman ce gars là. Pour un peu, nous avions vécu un drame de l’alcool la sexualité débridée. Ce dénégationnisme médiatique n’apaise pas au contraire, il rend les gens dingues. Bien sûr, nombre de victimes étaient musulmanes et ils sont des millions, qui font la fête le 14 juillet, ou d’ailleurs ne la font pas, à appartenir sans restriction à la communauté nationale. Mais d’autres, concitoyens ou pas, sont nos ennemis et il doit être permis de le dire. Voilà des mois qu’on dit aux Français qu’ils sont en guerre, aujourd’hui, ils attendent qu’on la fasse. Si on ne veut pas que cette guerre soit celle de tous contre tous, c’est à l’Etat de la mener. A l’extérieur de nos frontières, mais aussi et peut-être surtout, à l’intérieur.

Propos recueillis par Vincent Tremolet de Villers

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Une réflexion sur “Elisabeth Lévy : « Le peuple, voilà l’ennemi ! »

  1. Il faut surtout expliquer aux citoyens de quoi dépend leur confort. Quand les guerres permettent de s’approvisionner en ressources, il faut aussi le dire aux citoyens. Dire que notre mode de vie n’est pas négociable, c’est autoriser qu’une partie des humains fondent leur confort sur l’inconfort d’autres. Dans les premières démocraties, il n’y avait que les habitants hommes de la cité qui avaient droit de vote, parce que c’est eux qui commandaient tout le pays. Aujourd’hui ce sont les occidentaux qui ont le droit de vote, et leurs esclaves, qui n’ont rien à dire, habitent trop loin pour qu’on s’en soucie. Dans ce sens la démocratie n’a pas changée, elle est toujours celle de ceux qui profitent. Et ceux qui en sont les victimes n’ont pas le temps de chercher à comprendre ce qui leur arrive, ils ont trop à faire pour survivre. Et la tapette à mouche n’est pas loin, au cas ou quelques-uns voudraient nous signifier leur désaccord.

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