Brexit : Game of Thrones plutôt qu’Apocalypse now !

Par Benjamin Masse-Stamberger, journaliste et essayiste. 

Cet article a été publié initialement sur Figarovox

Le vote en faveur du Brexit devait entraîner des catastrophes économiques et financières majeures. Ce scénario noir ne s’est pour l’heure pas réalisé, malgré les multiples prévisions apocalyptiques des « experts ». 

Ce devait être une apocalypse financière. Un effondrement boursier sans précédent. Comparé à ce qu’était supposée endurer la City, les dix plaies d’Egypte faisaient figure de légère averse estivale. Ce scénario, répété à satiété depuis des mois, a encore été réitéré ces derniers jours, du fait de tensions sur le marché immobilier britannique. Mais pour l’heure, les marchés n’ont toujours pas connu le grand plongeon annoncé.

Et pour cause: malgré leurs efforts, nos prophètes de l’apocalypse ne parviennent pas à échafauder un scénario véritablement convaincant permettant de justifier une crise globale découlant du vote pour le Brexit. S’agissant de l’économie britannique, ses fondamentaux sont plutôt bons, avec une croissance annuelle au-delà des 2 % au cours des trois dernières années, largement supérieure à celle de la zone euro (1,5 % en 2015, après 0,9 % en 2014). La dette, elle, s’établit autour de 90 %, proche de celle de l’Eurozone. Quand au taux de chômage, il s’élève à 5 %, soit deux fois moins que dans la zone euro. Certes, ce résultat s’accompagne de très fortes inégalités sociales et territoriales, qui expliquent une partie du vote en faveur du Brexit. Et la situation actuelle pourrait remettre en cause la dynamique de l’économie britannique, en particulier si des expatriés à fort pouvoir d’achat étaient amenés à quitter le pays. Les secteurs de l’immobilier et du transport risquent d’en pâtir, de même bien sûr que le secteur financier. Difficile cependant d’imaginer que la City perdra la totalité de sa capacité d’attraction, du simple fait du Brexit. Si la place londonienne ne pourra sans doute plus offrir aux banques des pays tiers le passeport européen, qui permet d’exercer dans toute l’Union Européenne, la sortie de l’UE lui permettra en contrepartie de s’extirper d’un certain nombre de régulations contraignantes, et ainsi de renforcer son statut de paradis fiscal, qui lui vaut d’attirer des capitaux en provenance du monde entier. Si crise il y a, elle est pour l’heure politique, et non financière. C’est d’ailleurs bien l’analyse que semblent faire les marchés, malgré les turbulences de ces derniers jours.

L’Europe va-t-elle punir le Royaume-Uni ? 

Une autre théorie voudrait que le vote en faveur du Brexit soit la goutte d’eau faisant déborder des marchés financiers déjà stressés par la multiplication des problèmes rencontrés par l’économie mondiale, du ralentissement américain aux à-coups chinois, en passant par les problèmes de solvabilité que rencontrent un certain nombre de grands établissements financiers. C’est le cas notamment, en Europe, des banques italiennes, qui ont vu leurs difficultés renforcées par le Brexit : depuis la semaine dernière, elles ont perdu près de 30 % de leur capitalisation. Mais l’Union Européenne a finalement décidé de valider un mécanisme autorisant l’Etat italien à garantir, si nécessaire, des liquidités aux établissements financiers en difficulté. Un dispositif qui ne règle pas le problème de fond des banques transalpines, mais a permis de calmer les tensions les concernant sur les marchés. On imagine, a contrario, la panique qui aurait pu saisir les opérateurs financiers si cette décision n’avait pas été prise.

Cet exemple démontre qu’au-delà de la stricte situation financière des banques et des Etats (dont beaucoup, en Occident du moins, connaissent des niveaux d’endettement élevés et des problèmes de solvabilité), le déclenchement ou non d’une crise les concernant – voire concernant le système dans son entier – dépendra largement de décisions des principaux acteurs politiques et économiques. Ce seront eux qui permettront de rassurer, ou non, sur la situation de tel ou tel. Une dégradation de la note souveraine d’un pays par une agence de notation – ce qui a été le cas pour le Royaume-Uni, il y a quelques jours – des études négatives venant de grandes institutions financières, comme le FMI, ou de grandes banques, peuvent aussi avoir de conséquences fondamentales sur la confiance. Certains pourraient être tentés de mettre du sel sur les plaies britanniques, pour démontrer que l’on ne quitte pas l’UE impunément.

Ainsi en 2008, est-ce la décision par les autorités américaines, prises pour des raisons diverses, de laisser tomber Lehman Brothers, qui a été à l’origine de la panique généralisée, qui aurait pu sinon être évitée. On se souvient aussi qu’en 2010, au début de la crise grecque, les tergiversations européennes – et en particulier allemandes – avaient contribué à faire grimper les taux d’intérêt du pays, mettant Athènes dans une situation financière délicate qui l’avait contraint à accepter un plan d’austérité drastique. De même, à l’été 2011, la panique sur les banques européennes a-t-elle été accentuée par les rumeurs négatives les concernant, largement relayées par les médias financiers anglo-saxons. Autant dire, sans nier l’importance des fondamentaux économiques, et sans tomber dans la théorie du complot, que la confiance accordée par les marchés à tel ou tel acteur dépend aussi largement des stratégies et des signaux envoyés par les uns et les autres, en fonction de leurs intérêts du moment. Dans ce Game of Thrones à l’échelle globale, aux alliances mouvantes et multiples, tous les coups sont permis. Or, pour l’Union européenne, la stratégie «rationnelle» consisterait à punir le Royaume-Uni, afin de dissuader d’autres membres de vouloir l’imiter. A cet égard, il sera intéressant de scruter les décisions et messages envoyés dans les semaines à venir par les institutions de l’UE, vis-à-vis des Britanniques. Elles ont juré qu’elles ne chercheraient pas à enfoncer le pays. L’avenir dira si elles ont tenu au moins cette promesse.

Par Benjamin Masse-Stamberger : Journaliste et essayiste, membre fondateur du Comité Orwell. Ancien Grand reporter à l’Express, il est co-auteur notamment de Inévitable Protectionnisme(Gallimard/Le Débat, 2011) et de Casser l’euro pour sauver l’Europe (Les Liens qui Libèrent, 2014). Il tient le blog Basculements.

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