Union européenne : pourquoi le Royaume-Uni a déjà dit non

Article publié sur Le Figaro Vox  par Guillaume Bigot le 8 juin 2016

À quinze jours du vote sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne, Guillaume Bigot observe que ce pays a toujours su résister aux pressions extérieures : par conséquent, il estime que le peuple anglais saura sortir d’une organisation aussi anti-démocratique.

The day after

Nous sommes le 24 juin au matin, l’Union Jack est descendue de son mât au pied du bâtiment de la Commission européenne à Bruxelles.

Le Royaume Uni de Grande-Bretagne va t-il quitter l’UE ? Aucune question n’est plus décisive pour l’avenir politique de l’Europe que celle qui va être tranchée par les électeurs de sa gracieuse Majesté le 23 juin prochain. Alors sortira, sortira pas ?

Pour éclairer l’issue du référendum, éloignons-nous des sujets qui focalisent l’attention des commentateurs: tractations entre Bruxelles et Londres, négociations entre Londres et ses partenaires, forces en présence sur l’échiquier politique anglais.

C’est le peuple qui se prononcera et non ses représentants. Le résultat de cette consultation nous en apprendra donc davantage sur le degré de confiance en soi de la nation britannique que sur le carriérisme de David Cameron, l’ambition de Boris Johnson, les convictions de Sadiq Kahn ou le sens tactique des travaillistes. To be or not to be…European ! L’enjeu de ce référendum existentiel dépasse les calculs politiques et diplomatiques et transcende les intérêts de la City aussi bien que ceux des firmes ou des salariés anglais.

Le scrutin exprimera le désir de nos voisins de rester ou non maîtres sur leur île et d’y assumer ou pas un destin qui leur soit propre. Car trêves de finasseries, l’Union européenne est bel et bien un engrenage devant tôt ou tard déboucher sur une fédération. La monnaie unique est le revers d’une pièce dont l’avers est l’État unique. L’euro engendre l’harmonisation fiscale qui enclenche une politique budgétaire commune qui débouche sur le fédéralisme. Et pour finir, les nations sont appelées à devenir des échelons infra étatiques.

Le refus du Royaume Uni de participer à la zone euro et à l’espace Schengen, son adhésion tardive à la CEE (1973), l’âpreté avec laquelle les Anglais ont constamment défendu leur bifteck à l’intérieur de l’Europe offrent autant d’indices d’un enthousiasme très modéré des Britanniques à l’égard du « grand dessein ».

« Chaque fois, qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous choisirons toujours le grand large », la prophétie de Churchill vaut ligne de conduite. Ce cri du cœur est aussi un cap tenu par nos voisins qui placeront toujours la solidarité anglo-saxonne au-dessus de la préférence continentale. Obama est venu chapitrer le peuple anglais et le mettre en garde face à la tentation d’un divorce d’avec l’UE. La prise en compte de l’alliance stratégique avec les Etats-Unis pourrait-elle persuader les Britanniques que sortir de l’UE reviendrait à fragiliser le bloc occidental? Là encore, ne nous trompons pas d’enjeux: les Anglais ne sont pas consultés sur l’opportunité d’un renversement d’alliance avec Washington mais sur leur souhait de persister dans l’édification d’une union « sans cesse plus étroite entre les peuples européens » (dixit le Traité de Rome). Qui doit avoir le dernier mot ? Le 10 Downing Street ou le Berlaymont ? Ce n’est sûrement pas l’admonestation de l’ex-colonie qui influencera la réponse de l’ancienne métropole.

Alors should I stay ou I go ? Même si tout scrutin recèle sa part de surprise, gageons que le peuple britannique se prononcera en faveur d’une sortie de l’Union européenne. Qu’est-ce qui autorise une telle assurance ?

Pour le comprendre, il suffit de replacer ce référendum dans l’histoire contemporaine du Royaume-Uni et du vieux continent. Contrairement à d’autres, les Britanniques n’ont aucune raison de diluer leur État-Nation dans un «machin continental». Les causes qui ont incité certains peuples à douter de leur destin et à interroger la légitimité démocratique de la nation n’ont pas affecté les Anglais. La démocratie britannique n’a pas plié face à Hitler.

Le projet d’unification de l’Europe tel qu’il a été conçu par ses pères fondateurs et mis en œuvre à partir de 1958 découle du remords éprouvé par des nations s’étant jetés dans les bras du fascisme ou qui n’ont pu lui résister. Dans les pays qui se sont tenus à l’écart du conflit, Norvège, Suède, Confédération Helvétique, il n’y a, stricto sensu, aucune adhésion à l’UE et le patriotisme démocratique n’est nullement remis en cause par la mondialisation.

Le dépassement de l’État Nation par un fédéralisme continental découplant la mécanique démocratique des passions nationales puise sa légitimité dans le traumatisme des heures sombres (qui d’après Churchill furent les heures les plus glorieuses, «the finest hours of the british empire»). Le degré d’adhésion à l’idée d’union européenne fonctionne comme un marqueur historique de la culpabilité des peuples. Plus cette culpabilité reste prégnante et plus l’adhésion au projet européen est forte et inversement.

On peut le vérifier au sein des cinq nations fondatrices de la CEE.

La corruption de l’idée nationale en Allemagne et en Italie est profondément ancrée puisque des nationalismes incandescents ont été porté au pouvoir par les urnes avant d’être exporté par les armes. L’idée d’un destin européen reste très populaire chez les Italiens comme chez les Allemands. Comme le révèle le mouvement Pegida, outre-Rhin, la xénophobie s’exprime au nom de l’Europe !

Le Luxembourg, la Belgique, la France et les Pays-Bas furent militairement submergés et administrés, totalement ou partiellement par les nazis. Dans ces pays, la démocratie et la nation n’ont pas constituées des digues suffisantes pour arrêter Hitler. L’idée européenne a pu se frayer un chemin et trouver un écho plus ou moins fort dans l’opinion publique suivant que le roman national aura été plus ou moins ternie par l’occupation.

Aux Pays-Bas, pays qui a rejeté le traité constitutionnel de 2005 et encore récemment l’adhésion de l’Ukraine, la nation s’identifie davantage à Anne Franck qu’à Anton Mussert, le SS batave. En Belgique, la mauvaise conscience liée à l’occupation reste tenace. Le rexisme fut, il est vrai, plus populaire que son équivalent néerlandais. Au Luxembourg, la germanité et l’intégration du Duché au IIIème Reich nourrissent un authentique patriotisme européen.

Au-delà des pays signataires du traité de Rome, l’intégration européenne a été dictée par l’intérêt ou par la peur de ne pas en être et de se retrouver mis à l’écart (cas du Royaume Uni et du Danemark). Au Danemark, le sentiment dominant est que le royaume a traversé la guerre dans le «bon camp». Le patriotisme danois reste vif et l’appartenance à l’UE n’a engendré aucun affectio societatis.

Au Sud et à l’Est du vieux continent, l’entrée dans l’Europe fut conçue comme un gage de modernisation, une promesse de prospérité ou de fonds structurels.

En Europe orientale, l’adhésion à l’UE fut souvent en plus un moyen de renforcer la garantie de l’OTAN face à la Russie. Même s’il n’est nulle part désintéressé, le «patriotisme européen» est plus ou moins sincère au sein des différentes nations méridionales et orientales de l’Europe. Et ces différences sont, là encore, étroitement liées avec ce passé qui ne passe pas.

Dans ce qui reste de l’ex Yougoslavie, Croates et Slovènes se sentent européens. En Serbie, le sentiment d’appartenance à l’UE est pratiquement inexistant.

Pour la même raison, les Slovaques sont plus européens que les Tchèques. Les partisans grecs menèrent la vie dure aux troupes de la Wehrmacht et, même avant la crise de la dette, le projet européen n’a jamais soulevé l’enthousiasme à Athènes.

L’UE est une union politique destinée à dépasser des nations considérées comme dangereuses et belligènes par essence, par l’avènement d’un État continental, inoffensif et vierge de tout péché historique.

Après ce long détour, revenons à ce qui va se passer le 23 juin prochain, en Grande-Bretagne.

L’Union Jack n’a jamais baissé pavillon face à la svastika. Les sujets de sa Gracieuse Majesté ne voudront jamais le remplacer par le drapeau européen. Le Non a déjà gagné.

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Une réflexion sur “Union européenne : pourquoi le Royaume-Uni a déjà dit non

  1. Natacha, je vous ai lu, écouté sur ONPC et je viens d’entendre la vidéo dans laquelle autant votre pensée et votre parole à son service sont d’une « articulation » parfaite que seul un sourd peut prétendre ne pas vous comprendre ou, comme vous dites, le chien en laisse discutaillant avec le loup… vive la Culture… qui évite bien des « conneries » ! Je lis toujours Marianne… depuis le premier numéro de l’Evènement du jeudi… Bravo, continuez et répondez que les erreurs que chacun peut commettre – sauf trahison – nous font avancer grâce à l’honnêteté intellectuelle pratiquée depuis le café du matin…
    PS – Quand je pense à Léa S. il m’arrive maintenant de zapper quant à son collègue : comme vous dans le vidéo je me tais !!!
    Très sincères Salutations. PHG

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