Quand la société de l’information fait le jeu du terrorisme

Tribune publiée dans Le Figaro Vox le 16 juin 2016 par Eric Delbecque

Pour Eric Delbecque, le traitement médiatique des attentats n’aide pas à la compréhension de la problématique du terrorisme islamiste : se mettre dans la tête de l’ennemi est le premier pas pour le combattre efficacement.

Le traitement médiatique des attentats n’aide pas à la compréhension de la problématique du terrorisme islamiste. Les événements dramatiques de Magnanville et d’Orlando ont connu un traitement similaire à ceux que nous avons précédemment connus, à savoir une focalisation informationnelle de 48 heures suivie d’un désintérêt tout aussi brutal. Certes, à intervalles réguliers, nous aurons quelques nouvelles de «l’avancée de l’enquête». Mais globalement, les médias passent à autre chose. La vie médiatique contemporaine repose en grande partie sur ces moments de direct où la tension, à son paroxysme, rive à leurs écrans les spectateurs hypnotisés par le sensationnel et la frénésie. Toutes les caméras sont sur les lieux, les chaînes diffusent en continu des «flashs». Société de l’information dit-on? À condition de bien mesurer ce que cette formule signifie. Elle désigne tout ce qui est porté à la connaissance d’un public, plus ou moins étendu. Ce n’est pas pour autant que l’ensemble des contenus qu’elle véhicule éclaire le réel…

D’une certaine manière, cela est compréhensible et fatal. Ce qui pose en réalité problème, c’est la saturation de nos écrans par les images et les discours durant les premières heures. Pourquoi cela introduit-il une difficulté fondamentale? Parce que cette surexposition temporaire virale nuit à l’intelligence du phénomène djihadiste.

D’abord parce que l’on concentre l’attention sur le terroriste, au risque de le «starifier» auprès de ses imitateurs potentiels. Seul le criminel compte parce qu’il est hélas le personnage central, dont les médias retiennent le nom, le confiant à l’Histoire, souvent au détriment des victimes… Le magazine Rolling Stone l’illustra hélas à la perfection en réservant sa couverture d’août 2013 au terroriste de Boston Dzhokhar Tsarnaev… On pouvait alors éprouver une certaine sensation d’irréalité en le voyant assimilé à une sorte de rocker désinvolte.

Deuxièmement, nous nous acharnons à vouloir faire du phénomène de la violence islamiste un mécanisme simple, par exemple sur le modèle suivant: un radicalisé, un commanditaire, un commando, des armes automatiques, des cibles prévues de longue date, etc. Tout cela parce que la société du spectacle a besoin de catégories simples. L’ère de l’information apparaît trop souvent comme une fable: elle entretient l’illusion que chacun de nous bénéficie en temps réel de toutes les données possibles. Nous vivons dans l’illusion de l’immédiateté, de la transparence du réel et de la disponibilité totale du savoir. A bien y regarder, le bombardement ininterrompu de données brutes ou faussées ressemble fort à une régression de la culture démocratique et de la diffusion de l’esprit critique: il ne favorise pas l’apprentissage et le progrès cognitif, mais répand le sentiment de savoir…

Le phénomène d’addiction à l’information dont rendait compte Michel Lejoyeux dans Overdose d’info repose sur la consommation boulimique d’actualités, d’abord véhiculées par le JT et les chaînes d’information en continu, puis aujourd’hui par les alertes d’une extrême brièveté envoyées sur nos smartphones. L’objectif est simple: être au courant plus que comprendre. Cette addiction prend des formes analogues à un syndrome physiologique. En effet, l’hypocondriaque estime que son corps est malade ; l’hypocondriaque médiatique est quant à lui convaincu que le monde entier est malade, vit dans l’angoisse permanente. Le média relaye la somme de toutes les peurs, accentuant les menaces les plus «proches» (dans le temps et l’espace), et négligeant les menaces à plus long terme. Internet a ouvert en grand le robinet informationnel: il n’y a plus de tri préalable ; c’est quasiment le «score» réalisé par un sujet qui va en déterminer le caractère stratégique. De surcroît, en quelques années, les acteurs de l’information se sont multipliés, sans pour autant faire office d’antidote à la standardisation des messages. La facilité à éclipser pendant une longue période un ensemble de faits au profit d’une «actualité», puis à l’évacuer sans délai au bénéfice d’un autre sujet, s’avère problématique.

L’excès de données aboutit paradoxalement mais sûrement à une carence d’informations à valeur ajoutée, vecteurs de sens. Une information utile se construit, notamment grâce à une activité de veille rigoureuse. Personne ou presque n’étudie sérieusement et longuement une question, mais tout le monde a un avis sur l’instant… Précurseur, Jacques Ellul écrivait une phrase lapidaire adaptée à notre temps concernant la multiplication vaine des opinions sur le plus infime sujet: «et la parole d’un homme ensevelie sous les flots des paroles de millions d’hommes n’a plus ni sens, ni portée».

Pour illustrer le propos, finissons par l’exemple d’Orlando. Un autre objectif est de diviser la cible visée. D’où le moment sélectionné: les élections américaines. Ce qui mobilise les opinions les plus opposées et les place en situation d’affrontement. Du côté de Trump, on tente d’instrumentaliser cet événement atroce pour pointer du doigt la «faiblesse» du camp démocrate (ce qui n’a aucun sens) ; dans ce dernier, on s’accroche au politiquement correct en mettant en cause la facilité d’accès aux armes (ce qui parasite la compréhension des événements). Quel objectif final pour le clan des assassins (ceux qui arment idéologiquement les tueurs)? Essayer de durcir le climat politique, car favoriser un climat de guerre civile idéologique entre dans la stratégie des radicaux islamistes. En tout état de cause, les postures spectaculairement martiales ne donneront aucun résultat… Répétons-le, il faut d’abord et avant tout chercher à connaître, notamment en mettant l’accent sur le renseignement, qui ne se réduit pas à l’accroissement du potentiel technologique (conçu comme une pensée magique qui réglerait tout). Se mettre dans la tête de l’ennemi est le premier pas pour le combattre efficacement.

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Une réflexion sur “Quand la société de l’information fait le jeu du terrorisme

  1. Très bon papier !
    Complètement d’accord avec la conclusion. Pour agir, il faut penser, étudier, comprendre. Ainsi, par exemple, les travaux de Philippe-Joseph Salazar (Paroles armées) fournissent-ils une analyse fine des ressorts rhétoriques de la propagande islamiste. Ils montrent, en miroir, le décalage et l’inefficacité intrinsèque des dispositifs de contre-propagande mis en place par nos États.
    Quant au traitement médiatique et à ses errements, ils découlent, comme c’est très bien dit ici, de la primauté de l’instant, du buzz, du scoop, sur la réflexion, l’enquête et l’analyse qui nécessitent le temps long.

    Cincinnatus
    https://cincivox.wordpress.com/

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