Nuit Debout : le triste Mai 68

Tribune publiée par Guillaume Bigot sur le Figaro Vox le 13 mai 2015

Pour Guillaume Bigot, Nuit Debout est la répétition triste et résignée de Mai 68. Le baroud d’honneur du gauchisme culturel.

En ce mois de mai 2016, le fond de l’air politique en France est électrique.

Certains espèrent que l’interminable sit-in de la place de la République déclenche l’un de ces soulèvements populaires dont notre histoire a le secret.

Mais il ne se passe pas grand chose place de la République et la désormais célèbre Nuit Debout n’attire aucune foule. Mais on pouvait en dire autant des signes avant-coureurs de mai 68. La France s’ennuie, ce célèbre édito rédigé quelques mois avant les événements brocardait des revendications étudiantes exigeant la mixité. Pierre Viansson-Pontet écrivait en mars 1968: «Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony peuvent accéder librement aux chambres des garçons.»

À présent, les éditorialistes pourraient ironiser sur les prétentions de Nuit Debout à changer le cours de l’histoire, à coup de potagers bios ou de défense du droit des transgenres piercés à faire du roller. Mais dans notre pays, tant habitué aux poussées de fièvres hexagonales, pour reprendre l’expression de l’historien Michel Winock, il suffit parfois de quelques broutilles (l’obstination du gouverneur de la Bastille en 1789, l’interdiction d’un banquet en 1848) pour mettre le feu aux poudres.

Et si en dépit de sa vacuité, Nuit Debout était la lézarde à peine visible, annonçant un prochain effondrement de notre décor politique et un changement d’époque? Remonter aux origines de mai 68 et comparer les aspirations de la jeunesse d’alors d’avec celle d’aujourd’hui nous permettra de répondre.

Revenons 48 ans en arrière, sur le campus de Nanterre. Plus précisément devant sa piscine. Un étudiant interpelle le Ministre de l’éducation nationale venu visiter l’université et exige que les dortoirs des filles soient ouverts aux garçons. Le Ministre conseille à l’insolent de piquer une tête pour refroidir ses ardeurs. L’énergumène s’appelle Cohn-Bendit. Ce sera le signal du grand chambardement. A l’origine des «événements», on trouve une demande d’abolition des barrières entre les sexes. En 2016, aux abords des piscines, les mots d’ordre «révolutionnaires» exigent au contraire des horaires aménagés pour séparer les sexes. Place de la République, les féministes de Nuit Debout exigent de débattre «sans les garçons».

Dans un tout autre registre, le vote front national, majoritaire chez les moins de 25 ans, révèle également une volonté de restaurer un cadre contraignant.

En mai 68, la jeunesse exigeait davantage de liberté et un assouplissement des mœurs. Les jeunes d’aujourd’hui aspirent à plus de règles. C’est le désir de pénal que raillait Philippe Muray.

Comparés aux bataillons de jeunes déchaînés et enthousiastes qui se soulevèrent contre le mariage pour tous, ceux de la place de la République semblent peu nombreux mais aussi sages, résignés voire éteints. La démocratie participative de la République est tellement codifiée qu’elle ferait passer un séminaire de MBA pour une soirée organisée par Dodo la saumure.

Les «jeunes» de Nuit Debout, dont il suffit de se rendre sur place pour constater qu’ils sont peu nombreux et plutôt de tendance «mûrs» (la moyenne d’âge est plutôt âgée) cherchent également des règles et des limites. Nuit Debout exprime un besoin d’ordre et de verticalité jusque dans sa soi disant horizontalité.

Le formalisme de Nuit Debout fait penser aux marchés financiers, confrontant une offre et une demande en dehors de toute morale mais excluant toute contestation de son fonctionnement. L’éviction d’Alain Finkielkraut de la place de la République par la Commission accueil et sérénité (Orwell n’aurait pas trouvé mieux) de Nuit Debout révèle que son relativisme culturel est ultra intolérant.

Nuit Debout veut une loi paradoxale, une loi sans contenu mais implacable qui permet à tout le monde de s’exprimer à condition que ce «tout le monde» rejette le capitalisme et l’identité nationale.

Si l’on résume à gros traits ce qui sert de pseudo-idéologie à Nuit Debout et que Frédéric Lordon a parfaitement résumé, c’est une ligne favorable à la forme de la démocratie et du marché mais qui rejette tout contenu (la démocratie sans la nation, le libre marché sans les prix, la mondialisation sans les multinationales ; etc.).

Nuit Debout prétend rompre avec la mondialisation économique mais veut conserver la mondialisation culturelle et politique. Ses participants veulent en finir avec la marchandisation mais restent prisonniers d’une logique d’offre et de demande. Les noctambules de République rejettent les effets de la globalisation (l’insécurité, la précarité et l’égoïsme) mais refusent de s’attaquer à ses causes (ils approuvent la dissolution des frontières, le communautarisme des minorités, la recherche frénétique du bonheur individuel et de l’hédonisme ; etc.). Les participants de Nuit Debout dénoncent le «système» mais offrent d’excellentes illustrations de ses dérives: nivellement par le bas, loi du plus grand nombre, pseudo neutralité axiomatique ; etc.

Vis-à-vis du système capitaliste et médiatique, ils font songer à ces marketeurs qui lancent des marques sans marque.

D’ailleurs, de quel mouvement Nuit Debout est-il le nom? Nuit Debout ne contient ni verbe, ni lieu, ni sujet.

Nuit Debout n’est précédé d’aucun article, ce n’est ni un individu, ni un collectif. Ce n’est ni un singulier, ni un pluriel, ni un féminin, ni un masculin. Nuit Debout est neutre, indéfini, indéterminé, bref informe.

La plupart des mouvements politiques ou des révolutions brandissent des torches ou allument des flammes, de l’espérance ou de la résistance, se veulent des étincelles ou des phares pour annoncer ou guider. Comment retrouver son chemin au cœur de la nuit? Livrée à elle-même, la nuit n’est guère propice à éclairer le sens ou l’avenir. Cette nuit porte plutôt une menace d’assombrissement qu’une promesse de l’aube. Chez Nuit Debout, noir c’est noir.

Cette nuit est sans doute celle dans laquelle nous nous trouvons plongés mais les concepteurs de «Nuit Debout» semblent n’avoir aucune intention de nous en sortir. Que propose leur nuit? Non de se relever, cela aurait sans doute été trop humiliant, trop fatiguant ou trop volontariste. Non de se mettre en marche, cela aurait supposé une direction. Juste rester debout. Autrement dit, faire du sur place. Nuit Debout n’est donc pas un mouvement. Son nom dit qu’il faut être noctambule. Insomniaque? Probablement. Réveillé? Pas sûr car on peut dormir debout. Fêtard? Sans doute mais à la manière des ravers gavés de comprimés qui piétinent au son assourdissant du tamtam électronique. Mais à force de rester debout la nuit, on finit par tomber de fatigue.

Podemos exprimait une volonté et un collectif. Occupy Wall Street se référait à une action et à un lieu, hautement symbolique.

Bien que se déroulant à la République, Nuit Debout n’invoque pas cette place qui eu tant de fois rendez-vous avec l’histoire. Cette agora de la République française, jonchée de détritus, pavoisée de drapeaux gays, algériens et palestiniens ressemble désormais au désert des tartares d’une minorité sourde aux bruits des kalachnikovs qui s’arment. Un bal tragique a eu lieu au Bataclan qui a fait 130 morts mais cela n’a pas l’air de préoccuper Nuit Debout qui a installé son atelier islamophobie comme si de rien n’était.

Nuit Debout est le stade ultime du festivisme que dénonçait Murray. C’est la fête terminale de ceux qui se sont faits canarder à la terrasse des cafés. Nuit Debout est le stand-up collectif de ceux qui n’ont plus d’histoire à faire parce qu’ils ne connaissent plus leur histoire, ni leur géographie. Ce que révèle Nuit Debout, c’est la douleur du membre amputé, le désir de vouloir sans savoir ce que l’on veut, le besoin d’identité d’un amnésique, qui ne sait plus ni qui, ni où il est.

Nuit debout est d’un ennui mortel. Il ne s’y passe rien. Pas de mot d’ordre. Pas d’aspiration. Pas de chefs. C’est un nombrilisme sans visage. Nuit Debout, c’est la révolution des Anonymous qui confondent com’ et politique et qui croient que faire savoir dispense de savoir et de faire. Ses participants viennent y parler pour ne rien dire. Se compter pour vérifier qu’ils sont de moins en moins nombreux. Voter pour ne rien décider. Nuit Debout, c’est Godot qui a rendez-vous avec le destin.

Marx prétendait que l’histoire se répète deux fois, une première sous forme de tragédie et une seconde sous la forme d’une comédie. Marx n’avait connu ni Mai 68, ni Nuit Debout. Mai 68 aura été un happening bordélique et jubilatoire, Nuit Debout est sa répétition triste et résignée. Baroud d’honneur du gauchisme culturel, Nuit Debout ressemble plutôt à un épilogue qu’à un commencement.

Nuit Debout exprime la défaite avant même d’avoir engagé le combat.

Une majorité de jeunes Français aspire probablement à sortir du «système» mais elle exprime aussi le besoin d’un cadre dont le contenu et pas seulement la forme soient définis et contraignants. La principale différence entre la minorité de Nuit Debout et cette majorité silencieuse, c’est que cette dernière aspire à restaurer une autorité ancrée dans le temps (la loi des grands parents gaullo-communistes d’avant 68 ou celle des ancêtres salafistes) et dans l’espace (la loi de la France, celles des Etats-Unis, de Singapour, d’Israël ou de l’État islamique pour ceux qui votent avec leurs pieds). Ces jeunes ont ceci de commun qu’ils veulent des lois mais aussi les mœurs et les valeurs allant avec.

Ces jeunes, qu’ils votent Front national ou portent le voile, qu’ils aient milité contre le mariage pour tous ou qu’ils partent tenter leur chance à l’étranger, tous, à leur manière, rompent de façon bien plus radicale que les veilleurs de République avec l’ordre établi.

Alors que la société française, en particulier sa jeunesse et ce qu’il reste de sa classe ouvrière, aurait infiniment plus de raisons de se soulever en mai 2016 qu’elle n’en avait en mai 68, ce soulèvement ne se produira pas car la France attend aujourd’hui un homme providentiel qui restaure l’État et rétablisse la loi et l’ordre.

Publicités

Une réflexion sur “Nuit Debout : le triste Mai 68

  1. Je ne crois pas que nous soyons dans la répétition d’ un Mai 68. Comme tout le monde le sait, l’histoire ne se répète jamais, mais bégaye. Je me fous royalement des détritus sur la place de la République. Marianne représente bien autre chose qu’une simple image d’Epinal, même les pieds dans la merde. Il me semble que nous sommes beaucoup plus proche d’un 4 aout, voir le second acte de la révolution française, La Terreur. Le craquèlement de la France, Non que notre pays soit trop vieux, bien au contraire, il est dans l’énergie de touts les futurs, encore faudrait-il qu’on écoute les cœurs battre. Nos monarques ont détruit son identité au profit d’un pluralisme international. C’est oublié que notre Pays est une République et il faut relire, encore et encore les premier article de la constitution… Le mettre a mal au non d’une démocratie aux petits pieds c’est tuer Marianne.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s