Bruxelles, laboratoire de l’Europe de demain ?

Entretien de Guillaume Bigot par Alexandre Devecchio pour Le Figaro Vox publiée le 31 mars 2016

L’existence du petit Kaboul qu’est l’une des zones de Molenbeek, à quelques kilomètres du Parlement européen, offre un symbole très éclairant de l’échec de l’utopie fédéraliste, estime Guillaume Bigot.

LE FIGARO. – Après Paris, les terroristes islamistes ont attaqué Bruxelles. Est-ce un défi lancé à l’Europe?

Guillaume BIGOT. – Non, c’est plutôt le résultat de la pression subie par l’EI sur son sol et de la pression policière franco-belge exercée sur la filière du 13 novembre. Cette filière ayant conduit les forces de l’ordre jusqu’à Bruxelles. Là réside le lien entre l’attaque des deux capitales. La Belgique était plutôt une base arrière pour l’EI alors que Paris a été punie pour son action militaire mais aussi pour tenter de faire lâcher prise à ses dirigeants. Les djihadistes n’ont pas cherché à infléchir la politique étrangère de l’Europe pour une raison simple, l’Europe n’a pas de politique étrangère! Berceau des Croisades, le vieux continent représente certes une cible symbolique de choix (on peut compter sur les djihadistes pour rappeler aux Européens des racines chrétiennes qu’ils assument mal) mais qui reste politiquement secondaire par rapport à l’extension du djihad dans les pays musulmans. Une fois le Califat solidement rétabli en terre d’Islam, les djihadistes prévoient de conquérir l’Europe (une reconquista à l’envers). L’Europe est donc clairement perçue comme le maillon faible de l’Occident. Les raisons de cette perception tiennent à la présence d’importantes communautés musulmanes dans l’union, à la facilité avec laquelle ses dirigeants cèdent aux chantages à l’islamophobie et plus généralement à l’affaiblissement des États par le processus de construction européenne. Sur ce maillon faible qu’est l’Europe, la Belgique a été repérée et exploité par nos ennemis comme l’un de ses points les plus vulnérables. Avant même le lancement de son Sharia4Belgium, les djahistes de Molenbeek-Saint Jean furent impliqués dans les attentats de Madrid (2004) et dans l’assassinat de Massoud (2001).

Que révèle ce choix de la capitale européenne?

Le choix de Bruxelles comme cible terroriste s’est probablement imposé récemment alors que la sélection de Bruxelles comme porte d’entrée privilégiée de l’islamisme armé en Europe s’est imposée après le 11 septembre, c’est-à-dire après que les Britanniques se mettent à surveiller et à réprimer le phénomène à Londres.

Les djihadistes vont désormais devoir rechercher une autre zone de basse pression juridique, policière et politique dans laquelle des migrants musulmans mal assimilés pourront, pour reprendre l’expression de Mao, se sentir comme des poissons dans l’eau. Gageons qu’ils regretteront la capitale belge et sa banlieue dans laquelle Abdeslam est parvenu à se cacher pendant 4 mois. Bruxelles permet de rayonner partout en Europe et même dans le monde (En dehors de Bruxelles-National qui a été frappé, les hubs de Schiphol, de Francfort ou de Charles de Gaulle sont à quelques heures, comme les ports internationaux d’Anvers et de Rotterdam). Par la route, vous bénéficiez de la libre circulation avec des voisins qui appartiennent tous à la zone Schengen. Si vous voulez frapper Paris ou Londres, en échappant à la surveillance de la DGSI ou au MI5, Bruxelles offre une position idéale. L’État belge a peu d’intérêts stratégiques à défendre au delà de ses frontières et donc n’a pas de services ou de diplomatie (les deux sont liés) comparables à ceux de ses voisins. La législation anti terroriste y est (était!) infiniment moins répressive que la nôtre. On retrouve par ailleurs dans le royaume tous les ingrédients qui font de la France une terre de mission pour le djihad et notamment la combinaison explosive de trois facteurs: une immigration de peuplement en provenance de pays musulmans, un chômage enkysté ayant laminé la classe ouvrière et enfin un renoncement à toute volonté assimilatrice. Comme dans l’Hexagone, un triple glissement s’est opéré qui a vu des pans entiers du territoire et de la population dériver jusqu’à constituer des îlots allogènes et hostiles. Dans certaines zones, des jeunes défavorisés grandissent dans une contre culture violente importée des États-Unis (en gros, c’est l’état d’esprit «racaille»), s’approprient progressivement un territoire (ils tiennent les murs et se sentent chez eux) puis cette dérive s’amplifie avec le développement d’une économie parallèle (ils font du business sur leur territoire). Pour finir, cette sécession de fait est consommée par la diffusion du salafisme.

La Belgique, c’est la France en pire car en France, même les jeunes issus de l’immigration musulmane, possèdent un sentiment d’appartenance nationale, même ténu ou rentré. Dans les rangs de l’armée française où nos concitoyens de confession musulmane sont nombreux à servir, les cas de trahison sont rarissimes. En Belgique, et spécialement à Bruxelles, à quelle communauté s’assimiler? Aux Wallons? Aux Flamands néerlandophones, aux Flamands francophones? Aux fonctionnaires internationaux anglophones et hors sol de l’UE? Après tout, les jeunes musulmans de Bruxelles ne forment qu’une communauté de plus. Le rôle aggravant de l’absence de patriotisme dans le risque djihadiste est généralement ignoré, il s’agit d’un point aveugle, pourtant facile à observer. Pourquoi la France produit 27 djihadistes pour un million d’habitants et la Belgique plus du double? Sans doute pour la même raison qui explique qu’en proportion les islamistes soient bien plus nombreux à Nice qu’à Marseille. La Cité phocéenne possède une capacité d’assimilation forte et les nouveaux venus peuvent se sentir fiers d’être marseillais tandis que dans la capitales des Alpes maritimes, la culture locale distingue les Niçois d’origine et les pièces rapportées.

Cela doit-il nous faire réfléchir à la construction européenne?

L’existence de ce petit Kaboul qu’est l’une des zones de la commune de Molenbeek Saint-Jean, à quelques kilomètres du Parlement européen, offre un symbole très éclairant de l’échec de l’utopie fédéraliste. En réponse au vieillissement de sa population, l’Union européenne défend une politique de repeuplement du vieux continent. Dans le même temps, en défendant le droit des minorités, les traités européens garantissent aux nouveaux venus le droit de rester eux-mêmes en s’installant chez les autres. Plus profondément, si l’on pousse la logique de la construction européenne jusqu’à son terme, si l’union de l’Europe devait un jour être parachevée, un Italien pourrait se sentir chez lui en Pologne et un Polonais à la maison en Italie. L’utopie européiste, c’est donc le remplacement des patries par un État qui est aussi une sorte de vaste hall d’aéroport anonyme dans lequel les droits de toutes les personnes en transit seraient garantis. La construction européenne repose sur l’idée qu’en déliant appartenance politique et appartenance culturelle, on désarme les causes de conflit. En refroidissant le lien politique, en le rendant clinique, désincarné, juridique, on diminue les passions collectives, sources de haine. Dans les faits, plus il y a d’Europe, moins il y a de patriotisme et plus le besoin d’identité de substitution, régionale ou confessionnel grandit. La création de la monnaie unique et la fuite en avant dans le libre échange et dans l’élargissement devaient déboucher sur la prospérité. Les inégalités se sont creusées et si Molenbeek fournit à elle seule 40 % des Belges enrôlés sous la bannière de l’État islamique, 40 % c’est aussi le taux de chômage qui sévit dans cette bourgade. Historiquement, Molenbeek restera comme l’effacement des promesses de Maastricht.

Celle-ci nous a-t-elle privé des moyens de nous défendre?

L’Europe a voulu favoriser la libre circulation des personnes. Grâce à l’Europe, vous pouvez donc charger des armes à Marseille et les livrer à Francfort. Les barrières entre les États membres se sont complètement abaissées pour les djihadistes mais imparfaitement pour les juges ou pour les policiers. La Belgique avait depuis longtemps attiré l’attention de ses voisins sur la dangerosité de ce qui se tramait chez elle mais DGSE et DGSI coopèrent parfois plus facilement avec les services marocains ou américains qu’avec la sûreté d’État belge. L’union européenne nous a également désarmé tout court puisque le respect des critères de Maastricht imposé par Bruxelles nous a incité a constamment réduire les dépenses régaliennes (diplomatie, police, justice). Ces dépenses qui représentaient encore 4,5 % du PIB en 1990 ne pèsent plus que 2,8 % de la richesse française. Là encore, la garde a été baissée au niveau national sans qu’aucune protection continentale ne prenne le relai. On retombe sur l’utopie d’un gouvernement européen qui sans peuple est un oxymore, une aporie. Il suffit de revenir aux origines du projet d’unité du vieux continent (Aristide Briand après la première guerre mondiale et le traité CECA après la seconde), pour réaliser que le pacifisme (cette idée fausse suivant laquelle tout serait préférable à la guerre) est consubstantiel à l’idée d’Europe, il en forme même le péché originel. Mitterrand l’a dit, les nations, c’est la guerre, l’Europe, c’est la paix. L’Europe nous a donc psychologiquement désarmé, en nous entretenant dans l’illusion du doux commerce et de la mondialisation heureuse.

Faut-il plus d’Europe ou moins d’Europe?

Autant demander au malade s’il lui faut plus ou moins de fièvre! Il faut certes plus de coopération entre États européens mais il faut surtout plus d’État tout court pour lutter contre les effets du djihad (plus de forces de l’ordre, de magistrats, d’agents de renseignement ; etc.). Tirer des attentats de Bruxelles, la conclusion qu’il faudrait plus d’Europe, ce serait comme estimer que seul l’approfondissement du communisme allait venir à bout des files d’attentes devant les magasins à l’époque de l’URSS. Cet appel à plus de fédéralisme pour lutter contre le terrorisme relève d’un total contre sens.

Les campagnes actuelle de dé-radicalisation (un psychologue, deux sociologues et un iman vont tenter de te convaincre qu’il ne faut redevenir gentil!pas être méchant) sont comme des cures de limonade pour alcooliques. Nous sommes face à un phénomène collectif et politique, les réponses ne sont pas individuelles et psychologiques mais évidemment collectives et politiques. Au moins 20 % des djihadistes sont des convertis (preuve que le djihad possède une capacité de séduction chez les jeunes bien au delà des enfants de l’immigration musulmane) tandis que 20 % des militaires français sont musulmans ou d’origine musulmane et les cas de trahison sont, répétons-le, excessivement rares.

Le patriotisme est le seul antidote connu au djihadisme. L’antidote doit contenir une dose du poison pour espérer enrayer ses effets: héroïsme, idéalisme, exaltation du courage, dépassement de soi, sentiments d’appartenance, d’égalité et de fraternité partagés, etc.

Cela va s’avérer délicat et peut être douloureux mais le travail de notre génération consiste à réduire ses poches sécessionnistes et à neutraliser l’avènement d’un peuple musulman sur notre sol. Il s’agit de bien prendre la mesure du risque cette fois. Le risque, ce n’est pas de connaître de nouveaux attentats, cela c’est hélas une certitude, le phénomène est installé dans la durée. Le risque réside dans les représailles que la répétition des attaques peut déclencher. Les djihadistes sont comme des chiens méchants qui mordent la queue d’un fauve assoupi. À force d’attentats répétés, les peuples peuvent perdre leurs nerfs (et c’est bien ce que veulent nos ennemis). Face à ce risque, seul un haut degré de cohésion nationale peut empêcher un jour que nous entrions dans un cycle de vengeances-représailles qui produiraient en retour plus de radicalisation ; etc. Tarir la source du recrutement djihadiste, enrayer la diffusion de l’idéologie islamiste et reprendre le contrôle des fameux territoires perdus forment donc trois impératifs catégoriques pour la République.

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