Après le «Brexit», le «Franxit» ?

Cet article a été publié sur le FIGAROVOX le 22 février 2016.

Alors que se rapproche l’éventualité d’une sortie du Royaume-Uni de l’UE, Coralie Delaume estime que les Britanniques sont résolus à défendre bec et ongles leurs intérêts : une pratique tombée en désuétude depuis si longtemps de ce côté-ci de la Manche, que l’on n’en revient pas.

Allons bon: voilà que la perfide Albion nous ferait «du chantage». Après le sommet européen de la fin de semaine dernière et l’accord anti-Brexit conclu entre David Cameron et ses partenaires, certains semblent découvrir tout à la fois que l’Union européenne n’est pas une entité unifiée mais une collection d’États membres, que tous n’ont pas les mêmes intérêts ni les mêmes traditions politiques, que les rapports entre nations sont la plupart du temps des rapports de force, que le meilleur moyen d’obtenir des concessions reste encore de montrer les muscles, et que…. et que les Britanniques ont un rapport distant au processus d’intégration européenne.

Ce n’est ni nouveau ni illogique, c’est simplement Britannique. Nos voisins d’outre-Manche ont toujours fait ainsi. Ils ont toujours eu un pied dans l’Europe et un pied à côté, soucieux de ménager la chèvre et le choux sans jamais s’en cacher. Ils sont montés à bord du Titanic européen bien avant que celui-ci ne percute l’iceberg, et ils ont embarqué dans un unique but: profiter du grand marché. Sans jamais envisager quelque union politique ou «saut fédéral» que ce soit, ce qui est bien leur droit. En revanche, il eût été de notre devoir, à nous Français, de ne pas tout leur céder. On n’était pas obligé d’accepter la libéralisation, la dérégulation de tout et de toute chose.

On les a pourtant acceptées. Mieux, on les a encouragées, et pas qu’un peu! On l’a oublié depuis mais l’Acte unique, traité européen qui vient tout juste de fêter son trentième anniversaire, doit beaucoup à la coopération joyeuse d’un Britannique, lord Cockfield, et d’un Français, Jacques Delors. C’est au premier, ami personnel de Margaret Thatcher alors commissaire chargé du Marché intérieur, que le second, président de la Commission européenne, confia la rédaction du Livre blanc sur le marché unique. Jacques Delors aimait beaucoup cet Anglais «à l’esprit clair, à la réplique qui fait mouche et qui ne s’en laissait pas compter» (Jacques Delors, Mémoires, Plon, 2004 – p.204). Il aimait à travailler avec lui, et lui laissa la bride sur le cou pour rédiger l’étude préparatoire à la conception de l’Acte unique, texte de févier 1986 qui libéralisa la circulation des personnes, des marchandises et…. des capitaux. On s’étonne aujourd’hui que les conservateurs Britanniques défendent «la City»? Quel scoop en effet!

A sa façon, Delors la défendit aussi, la City. La circulation sans entrave de la fortune, il aimait ça, l’apôtre. Pour peu bien sûr que ses effets dévastateurs soient atténués par la mise en place collatérale de ce qu’on nomma «l’Europe sociale», soit un peu de charité de dame patronnesse à partager entre aux futurs laissés pour compte d’une Europe de l’argent.

Sans doute les Français regretteraient-ils un peu tout cela, si toutefois ils s’en souvenaient. Les Britanniques, eux, se souviennent et sont déterminés à continuer. Ils viennent d’en administrer une nouvelle fois la preuve: ils sont résolus à défendre bec et ongles leurs intérêts. Une pratique tombée en désuétude depuis si longtemps de ce côté-ci du Channel, que l’on n’en revient pas, et qu’on appose un peu vite l’étiquette «égoïsme national» sur ce qui n’est rien d’autre qu’une attitude normale.

Bien sûr, on peut ne pas goûter la politique – économique notamment – menée par David Cameron et par son parti. Bien sûr, on a le droit de ne pas s’ébaudir devant par le caractère inégalitaire de la société anglaise. Mais enfin, que les Tories ne soient pas à proprement parler des marxistes-léninistes n’est pas une immense découverte. Quoiqu’il en soit, ce jugement appartient avant tout aux citoyens du pays, qui ont la chance d’avoir le choix. De fait, en résistant au processus de dépossession supranationale, Londres a su se laisser des marges de manœuvre et préserver sa souveraineté nationale. Et l’avantage, quand un peuple est souverain, c’est qu’il a le droit de décider lui-même de sa destinée. Rien n’empêchera à terme les électeurs britanniques, s’ils sont mécontents des politiques actuellement conduites en leur nom, de renvoyer Cameron à ses chères études et de confier le pouvoir à Jeremy Corbyn par exemple. Celui-ci défendra sans doute un peu moins la City, mais pas forcément beaucoup plus l’Union européenne, dont il n’est pas connu pour être un zélote.

On peut être mécontent des résultats du «chantage» anglais, et appréhender les résultats du référendum qui se tiendra le 23 juin. D’autant que la France n’a pas intérêt pour sa part à voir partir Londres demain, les pays de l’Est après-demain et pourquoi pas la Grèce le surlendemain. Cela nous laisserait plantés comme des joncs au cœur de l’élément le plus difficile à détricoter, c’est-à-dire une zone euro dominée par l’Allemagne et engluée dans la déflation.

Mais encore une fois, en démocratie on a toujours le choix. Alors, à quand une renégociation avec nos partenaires des termes de notre engagement? A quand la défense effective de nos intérêts nationaux? A quand un grand débat démocratique suivi d’un référendum pour ou contre le «Franxit»? Qui nous contraint à renoncer à ce droit imprescriptible au «chantage», que nous devons au fait d’être un pays, tout simplement? Qui, pourquoi, et surtout, jusqu’à quand?

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