Aux âmes, citoyens !

Tribune publiée par Guillaume Bigot dans Libération le 29 novembre 2015.

Nous doutons de tout, nos ennemis de rien. Notre scepticisme doit devenir un engagement intransigeant. Il est temps de renouer avec notre tradition civique.

«Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement», fait dire Corneille à Horace. Des réponses armées ne viendront pas à bout d’une idéologie qui non seulement en appelle au martyre, mais pour laquelle le martyre est déjà une victoire. On connaît l’asymétrie technologique et militaire, on ignore l’asymétrie spirituelle qui commande la motivation. Cette dernière nous renvoie à un troisième décalage : nous ne les comprenons pas, eux nous attaquent en connaissance de cause.

L’idée suivant laquelle nous les détruirons par les armes est fausse mais celle suivant laquelle nous finirons par les acheter, les subvertir ou les corrompre semble extrêmement dangereuse. Marcel Gauchet a raison, c’est la sortie du religieux qui rend ivre de rage une partie du monde musulman et le convertit à cette mutation cancéreuse de la tradition islamique.

La sortie du religieux n’est pas si facile à vivre pour de jeunes occidentaux postmodernes alors que l’islamisme exerce sur eux une fascination certaine. En Europe, l’Occident a brûlé son carburant spirituel, il lui faut puiser dans ses réserves. Si nous ne le faisons pas, il me paraît imprudent de considérer que «cette entrée à reculons dans la modernité» est incapable de nous submerger.

Hegel a prévenu, l’homme est ce mammifère qui met sa vie en jeu pour sa reconnaissance. Pour commencer, en quoi croyons-nous suffisamment pour accepter le sacrifice suprême ? Nous doutons de tout, nos ennemis de rien. Notre scepticisme doit devenir un engagement intransigeant. Nous écoutons les jeunes, les fanatiques les endoctrinent. Il est temps de rééduquer. Ils invoquent leurs ancêtres et font de leur passé notre avenir. Renouons avec notre tradition civique. Les islamistes haïssent notre indécence et notre absence de vergogne. Renouons avec un certain sens de la dignité. Et ces images qu’ils détournent car ils savent qu’elles nous enferment dans une caverne de pixels, il faut que nous apprenions à ne plus les confondre avec le réel. Revenons aux textes et recommençons à prendre l’écrit sinon au pied de la lettre, du moins au sérieux. Ils sont sadiques mais notre lâcheté les excite. Refaisons du courage physique et moral une vertu. Bouchons ces failles qui sont autant d’interstices dans lesquels le mal s’infiltre.

Nous ne guérirons pas de notre narcissisme mortel sans affronter leur paranoïa mortifère.

«Nous avons été pareils à ces voyageurs de wagons-lits qui ne se réveillent qu’au moment de la collision», écrivait Robert Musil en 1919. L’aveuglement au désastre est un classique. Réveillons-nous et pour vaincre, acceptons de nous reconnaître dans cette image que nos ennemis nous tendent quand bien même cette image serait déformée par la haine.

Soyons honnêtes, nous n’avons pas besoin d’eux pour nous détruire. La maladie est auto-immune. C’est pourquoi leur cause n’est pas si désespérée. Nos ennemis peuvent espérer prendre le relais car l’islamisme offre une religion naturelle à un monde post-étatique et post-religieux dans lequel tout se vend et tout s’achète. Les barbares ne furent jamais les plus forts militairement, mais l’Empire romain s’est effondré sur lui-même. Il suffit d’une pichenette pour abattre un arbre mort. Retrouvons notre sève.

 

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