Après la tragédie, le réveil français ?

Tribune publiée par Coralie Delaume le 23 novembre 2015 sur Le Figaro Vox

Coralie Delaume espère que par l’une de ces ruses de l’Histoire, les attentats de Paris redonneront à tous, notamment aux plus jeunes, la conscience d’être les enfants d’un pays, et l’envie de l’aimer à nouveau.

Il s’est produit une mutation évidente entre les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hypercasher de la porte de Vincennes, et ceux du 13 novembre ayant ensanglanté le 11° arrondissement de Paris. Chacun semble à la fois plus éprouvé et plus concentré. Plus concerné peut-être?

Les manifestations avaient pourtant été monstres dans la France du 11 janvier. Il y avait presque une injonction à en être sous peine d’être suspect d’aimer modérément la liberté d’expression, voire de nourrir une tendresse latente pour le djihad armé. Pourtant, certains n’en étaient pas. Et ils n’hésitaient pas à le faire savoir, s’affirmant parfois plus «Kouachi» que «Charlie» sur les réseaux sociaux, ou troublantles minutes de silence organisées dans les écoles . A priori, rien de comparable dix mois plus tard. S’il y a eu des incidents, ils semblent avoir été plus rares.

Il faut dire que les cibles, cette fois, ne sont plus tout à fait les mêmes. Comme après ceux perpétrés par Mohamed Merah en 2012, sans doute certains croyaient-ils encore, après les attentats de janvier – bien sûr sans oser le dire, peut-être sans oser se l’avouer – qu’il fallait être quelque chose de spécial (Juif par exemple, ou journaliste) ou avoir fait quelque chose de spécial (caricaturer Mahomet) pour courir quelque risque. Ceux-là savent désormais que «ça» peut frapper partout, de manière aveugle et sans autre raison que de faire un maximum de dégât. Bref, il suffit de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment pour «y» avoir droit. La différence a généré quelques prises de conscience.

Cette différence n’est pas la seule. Il suffit de s’attarder sur la biographie comparée des terroristes pour s’en apercevoir. Mohamed Merah ou les frères Kouachi étaient de jeunes paumés, issus de familles en lambeaux, purs produits de ce qu’on appelle désormais «les territoires perdus de la République». Le sociologue Farhad Khosrokhava explique ici , qu’ils relèvent d’une forme de djihadisme «classique»: «des jeunes citoyens occidentaux issus de l’immigration nord-africaine, élevés en banlieue, au parcours scolaire chaotique, qui basculent dans la délinquance, font un séjour en prison et se convertissent peu à peu au djihad». Or les auteurs des attentats de Paris ne correspondent plus tout à fait à ce profil. A priori, rien ne les prédestinaient à une désinsertion radicale. Les frères Abdeslam tenaient un bar en Belgique. Abdelhamid Abaaoud venait d’une famille plutôt aisée, et avait fréquenté une école privée réputée . Samy Amimour était le fils d’une famille aimante et unie . Son père s’était même rendu en Syrie pour tenter de l’en ramener.

Il faut donc admettre cela aussi: la radicalisation brutale d’un proche peut toucher tout le monde, y compris les familles les plus ordinaires. Et pas seulement celles de «culture musulmane». Une récente étude explique que les nouveaux candidats aux djihad sont désormais issus de milieux divers, ont des origines diverses, et viennent principalement des classes moyennes (67%). Voilà qui devrait tordre le cou aux explications monocausales ne discernant que les raisons socio-économiques de la radicalisation. Il semble – même si bien sûr, cela ne compte pas pour rien – que la crise économique et l’absence de perspectives professionnelles soient insuffisantes à appréhender le phénomène dans sa complexité. A ceux qui affirment que la France a été frappée parce qu’elle serait coupable, on peut désormais répondre ceci: si elle l’est, ce n’est pas (ou pas seulement ) d’être incapable d’inverser la courbe du chômage.

« N’y a-t-il pas quelque lien entre l’existence, sur notre sol, de jeunes Français assoiffés de punir leur propre pays et le fait, d’autre part, que ce pays s’applique avec tant d’énergie et depuis si longtemps à s’agonir lui-même ? »

Elle pourrait être coupable d’autre chose en revanche, en particulier d’avoir renoncé de longue date à s’aimer elle-même. N’y a-t-il pas quelque lien entre l’existence, sur notre sol, de jeunes Français assoiffés de punir leur propre pays et le fait, d’autre part, que ce pays s’applique avec tant d’énergie et depuis si longtemps à s’agonir lui-même? Que n’entend-on sur la France en effet, qui semble, à en croire certains, ne s’être épargnée aucune tare. Elle serait, nous dit-on, à la fois rapetissée, rabougrie, devenue une puissance insignifiante tout juste bonne à s’autodissoudre dans l’Europe. Mais elle serait aussi et dans le même temps un parangon d’agressivité ne songeant qu’à opprimer les peuples étrangers à l’extérieur, et ses «indigènes de la République» à l’intérieur. Comment s’étonner que ce pays, décrit par ses propres élites intellectuelles, politiques, médiatiques, comme le fruit d’un mélange paradoxal de grande faiblesse, de néocolonialisme voire de crypto-pétainisme, peine à susciter l’adhésion de ses jeunes citoyens?…

Des jeunes et des moins jeunes d’ailleurs. Car à côté de ceux qui en veulent à la France, il y a ceux, plus nombreux qu’on ne le croit, qu’elle indiffère. Et qui ne se sentent plus liés à elle que par la poignée des commodités matérielles qu’elle leur fournit. Les conclusions d’une rapide étude de marché pourrait tout aussi bien les conduire à aller vivre ailleurs, là où l’herbe est plus verte et les impôts moins lourds. Dans un récent éditorial le journaliste Brice Couturier le concédait lui-même: «ayant vécu ici ou là (…) j’en étais arrivé à me considérer comme un homme aux semelles de vent. Il n’y a pas longtemps, je me serais bien identifié au nomade hyperconnecté de Jacques Attali, libre de choisir son pays d’attache comme on décide d’un hôtel ; en vertu du ratio qualité des prestations sur niveau des prélèvements. Ma capitale à moi, ce pouvait être Londres, Bruxelles, voire New York (…) je dois l’avouer, la France ne m’était pas grand-chose». Mais il ajoute aussitôt: «grâce à vous, chers djihadistes, je comprends un peu mieux ce qui me relie à ce vieux pays, la France».

Il n’est vraisemblablement pas le seul à le comprendre. Si l’on en croit l’étonnant regain de popularité du drapeau tricolore ces derniers jours, qui orne les profils des internautes surFacebook et dont une enquête d’opinion vient de révéler que 93% des sondés y sont très attachés, si l’on en croit la Marseillaise chantée partout et le triplement journalier du nombre de jeunes Français désireux de s’engager dans les armées on ne peut que conclure au retour soudain d’une certaine forme de patriotisme. A un retour de l’idée de nation, comme le souligne ici Philippe Guibert, mais également aux prémices d’une réaffirmation de notre souveraineté vis-à-vis de l’Union européenne. Cela a été exprimé en ces termes par François Hollande dans son discours devant le Congrès: «le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de stabilité».

« Il reste possible d’espérer que les coups durs portés à la France par le djihadisme constituent justement l’une de ces ruses de l’Histoire, susceptible d’unir à nouveau un peuple, de redonner à tous et notamment aux plus jeunes la conscience d’être les enfants d’un pays, et l’envie de l’aimer à nouveau. »

Au demeurant, nous ne sommes là que face à l’une des diverses phases de ce mouvement de fond que semble être, en Europe, le retour des nations. Construite non sur la base de coopérations librement consenties entre pays voisins mais sur celle d’une supranationalité contraignante, uniformisante et qui ne cesse de nier le droit des peuples à s’autodéterminer, l’Europe s’effrite lentement, cependant que la défense des intérêts nationaux reprend peu à peu ses droits. On l’a vu à l’occasion du long combat que se sont menés, pour cause de préférences économiques inconciliables, la Grèce et les pays d’Europe du Nord entre janvier et juillet 2015. On l’a vu à l’occasion de la «crise des migrants», où chaque pays, corseté par des accords de Schengen mal conçus, y est finalement allé de son initiative unilatérale, en fonction de sa situation géographique, de l’état de son économie, des particularités de sa démographie. On ne le constatera qu’une fois de plus si la France en vient à sacrifier définitivement les engagements budgétaires pris auprès de Bruxelles afin de satisfaire les besoins liés à sa sécurité.

Alain Finkielkraut affirme ici avec raison que «nous vivons la fin de la fin de l’Histoire». Mais peut-être est-il exagérément pessimiste lorsqu’il ajoute: «l’Histoire fait son retour dans un pays et sur un continent qui se croyaient définitivement hors d’atteinte. Et cette Histoire n’est pas belle à voir. Ce n’est pas la réalisation triomphale de l’esprit décrite par Hegel. Ce n’est pas le grand récit palpitant de l’émancipation universelle. Ce n’est pas le progrès de l’humanité jusqu’à son accomplissement final».

Quant à l’émancipation universelle, on se doute qu’elle n’est pas forcément pour demain, ni même pour après-demain. Pour autant, il ne faut pas oublier que pour Hegel, la raison progresse dans l’Histoire par ruse. La réapparition brutale de la violence en France peut avoir pour effet d’accélérer la désagrégation d’une société qui a précisément été attaquée pour cela. Non parce qu’on y boit des coups en terrasse et qu’on y écoute du rock, mais parce que ses agresseurs savent qu’elle est fragile et que de profonds ferments de division y sont à l’œuvre. Pourtant, il reste possible d’espérer que les coups durs portés à la France par le djihadisme constituent justement l’une de ces ruses de l’Histoire, susceptible d’unir à nouveau un peuple, de redonner à tous et notamment aux plus jeunes la conscience d’être les enfants d’un pays, et l’envie de l’aimer à nouveau. La pièce est actuellement sur la tranche et l’on ne sait pas encore si elle tombera sur «pile» ou sur «face».

Une chose est sûre en tout cas. Le retour de la nation, s’il ne se produit pas sur le mode identitaire et excluant, est plutôt une bonne nouvelle. Car le cadre national est indispensable, pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est un pourvoyeur d’identité qui, lorsqu’il vient à faire défaut, suscite l’adoption compensatoire de mille et une identités de rechange, y compris parmi les moins appétissantes. Ensuite parcequ’il est une «structure d’éternité» (Todd) qui, lorsqu’il s’efface, laisse l’individu dans la solitude et l’angoisse de sa propre finitude. Enfin parce qu’il est un intermédiaire, une courroie de transmission entre le particulier et l’universel. Comme le disait Camus: «pour trouver la société humaine, il faut passer par la société nationale. Pour préserver la société nationale, il faut l’ouvrir sur une perspective universelle».

Reste donc à déterminer quelle pourrait être notre «perspective universelle», et à donner à cette France un projet.

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