Quand la jeunesse entre en guerre

Les terroristes qui ont frappé le vendredi 13 novembre étaient très jeunes. Leurs victimes également. Pour Alexandre Devecchio, ces enfants du siècle sont le miroir d’une France fracturée par un profond malaise culturel et social.

Cette article a été publié dan le Figaro et FigaroVox le 17/11/2015

guerre

«J’ai pu regarder l’un des assaillants, il m’a semblé très jeune, c’est ce qui m’a tout de suite frappé. Ce visage juvénile, extrêmement déterminé.» Le témoignage de Julien Pearce, journaliste d’Europe 1 présent dans la salle de concert du Bataclan lors de ce vendredi 13 infernal, glace le sang. Il est à mettre en parallèle avec l’information de la chaîne i-Télé selon laquelle l’un des trois terroristes du stade de France serait âgé de 15 ans. Encore une fois, les Français constatent horrifiés que la barbarie islamiste ne vient pas d’un ailleurs lointain, mais a le visage de jeunes gens qui ont grandi en France. Ismaël Omar Mostefaï, le djihadiste qui a déclenché sa ceinture d’explosifs dans la salle de spectacle, n’avait pas 30 ans et était né à Courcouronnes, dans l’Essonne. Comme Mehdi Nemmouche ou Mohamed Merah, il appartient à cette «génération radicale», que Malek Boutih décrit dans un rapport choc. Comme eux, il est le produit des territoires perdus de la République. «Il y a un toboggan dans lequel on est installés depuis plusieurs années, et qui nous amène à l’irréparable, puisque maintenant, malheureusement, ces quartiers produisent des terroristes»,affirmait justement Boutih à propos des dix ans des émeutes en banlieue. «Dix ans après, ce ne sont plus des émeutiers, ce sont des terroristes», insistait le député de l’Essonne, prophétique.

Peu à peu, dans les anciennes banlieues rouges, sous l’effet conjugué de l’explosion des flux migratoires et de la désindustrialisation, l’intégration des nouveaux venus et de leurs enfants est devenue plus difficile, voire dans certains cas impossible. À ce phénomène s’est ajouté le choix de nos élites de renoncer au modèle traditionnel d’assimilation. Celui qui avait pourtant fait ses preuves avec des générations d’Italiens, de Polonais, de Portugais ou d’Espagnols. Ils ont penché pour la société multiculturelle et ouvert la porte à toutes les revendications particulières. Ghettoïsés, frustrés de ne pas avoir accès à la société de consommation, nourris d’idéologie victimaire, les enfants de la deuxième ou de la troisième génération ont fait sécession avec la nation française. Déshérités, déracinés, désintégrés, ils se cherchent une identité de substitution dans l’islam ou dans un ailleurs fantasmé. Certains se contentent de siffler La Marseillaise ou de brandir #JesuisKouachi comme un étendard. Les plus fanatiques partent grossir les rangs de Daech.

Longtemps la violence des banlieues a été circonscrite de l’autre côté du périphérique. On sait maintenant qu’elle peut venir percuter les quartiers branchés de la capitale. Une jeunesse enfiévrée par une mystique mortifère de l’islam radical en a visé une autre. Une jeunesse perçue comme privilégiée et qui avait les charmes de l’innocence. Ils étaient venus supporter leur équipe de foot, applaudir leur groupe de rock préféré ou savourer en terrasse les derniers jours de douceur de l’automne. Leurs parents n’avaient pas connu la guerre et rêvé d’une société où il serait interdit d’interdire. Cette jeunesse devait être à l’avant-garde d’une humanité «festive, plurielle et métissée», pionnière d’un monde sans frontières qui communierait dans le culte de la consommation et du vivre-ensemble. Après les attentats de janvier, elle avait cru que les marches blanches et les slogans suffiraient à congédier les ombres. Moins d’un an plus tard, elle découvre de la façon la plus épouvantable que l’on puisse imaginer que l’Histoire est tragique.

Bien avant «Charlie», une troisième jeunesse se construit dans l’angoisse: celle de la France périphérique. Une jeunesse silencieuse qui se considère victime de l’insécurité physique et culturelle liée à l’immigration. Celle des «petits Blancs» dont les parents ne sont pas assez aisés pour vivre dans les quartiers protégés des grandes métropoles et qui sont relégués dans des villes dortoirs où les barres de béton encerclent les quartiers pavillonnaires. Humiliée de devoir baisser les yeux devants les caïds et les petits ayatollahs, c’est cette jeunesse qui crie les soirs d’élections: «On est chez nous!» Le FN y récolte en masse des électeurs et même des militants. Il n’est pas impossible qu’elle bascule un jour, elle aussi, dans la violence.

Tous ces enfants du siècle sont le miroir d’une France fracturée par un profond malaise culturel et social. Au Bourget, François Hollande avait fait de la jeunesse sa priorité. En prononçant les prénoms des victimes à la tribune du Congrès, le chef de l’État avait du mal à cacher son émotion. La génération 68 voulait jouir sans entraves. Pouvait-elle se douter que ses enfants tomberaient sous les rafales de kalachnikovs tirées par des fous de Dieu haïssant les valeurs qu’ils avaient tant chéries ?

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s