Jérôme Kerviel : un Dreyfus en papier mâché

Cet article a été publié sur Figarovox le 6 novembre 2015.

Benjamin Masse-Stamberger est journaliste, membre fondateur du Comité Orwell. Il est co-auteur de Casser l’euro pour sauver l’Europe aux éditions des Liens qui libèrent, et tient le blog Basculements

.Jerome-Kerviel

C’est une information, révélée par L’Obs la semaine dernière, qui est passée quasiment inaperçue. Elle venait pourtant apporter un démenti radical à la thèse défendue depuis quelques mois par Jérôme Kerviel et ses avocats, à grands renforts de roulements de tambour médiatiques. En mai dernier, en effet, Mediapart sortait une «bombe judiciaire», en révélant que la commandante de la Brigade financière, chargée de l’affaire, Nathalie Le Roy, était revenue sur ses premières convictions de 2008, lorsqu’elle pensait que Kerviel était seul responsable de la fraude qui a coûté 4,9 milliards d’euros à la Société générale.

Selon Mediapart, Nathalie Le Roy avait ainsi déclaré en avril 2015, devant le juge d’instruction avoir eu le «sentiment d’avoir été instrumentalisée par la Société générale. Sentiment puis certitude que la hiérarchie de Jérôme Kerviel ne pouvait ignorer les positions prises par ce dernier.» Et la commandante en chef de donner plusieurs exemples de situations où la banque, selon elle, avait orienté son enquête. Du coup, le juge d’instruction, Roger Le Loire avait réclamé à la Brigade Financière une vérification point par point de tous les dysfonctionnements évoqués.

Or, que dit le rapport de la Brigade Financière, révélé cette fois par L’Obs ? Il contredit fermement les assertions de la commandante en chef, à propos de supposées manipulations exercées par l’établissement financier. Elle-même, interviewée, paraît plus hésitante: «J’ai seulement voulu exprimer des doutes, vider mon sac, confie-t-elle. Je me demandais si je n’étais pas passée à côté de quelque chose.»

La fable du « bouc émissaire » broyé par la machine

Étrangement, on entend moins aujourd’hui Kerviel et ses défenseurs, pourtant prompts à se mettre en scène dans diverses postures avantageuses. Bien sûr, les adeptes de la théorie du complot pourront toujours arguer que la Brigade Financière est à nouveau manipulée par la Société générale et le «lobby» bancaire. Mais la vérité est plus prosaïque. Certes, il est inimaginable pour tous ceux qui connaissent un tant soit peu le système financier, que Kerviel ait pu accumuler des positions de 50 milliards de dollars, sans bénéficier, a minima, d’une grande négligence de la part de l’établissement et de ses responsables. De ce point de vue, il est vrai que le premier jugement découlant de l’enquête du juge Van Ruymbeke, paraissait caricatural: il avait condamné Kerviel, considéré comme seul responsable, à 5 ans de prison, dont trois ferme, et à rembourser les 4,9 milliards d’euros à la «SocGén». Un jugement qui avait fait du médiocre trader breton, mû par la soif de réussite et de reconnaissance, en véritable héros.

C’est cette fable, finalement, que le dernier retournement dans cette affaire vient démonter: sous la houlette de son dernier avocat, le très médiatique David Koubbi, Kerviel nous a été présenté comme une victime broyée par le système, résistant de l’intérieur au totalitarisme financier incarné par la Société générale. D’où un feuilleton hallucinant, mélange de défilé de mode et de conte pour enfants, auquel le citoyen est convié malgré lui: Kerviel à la mer, Kerviel marche «contre la tyrannie des marchés financiers», Kerviel rencontre le pape…Un story-telling bien huilé, alimenté par des politiques en mal de publicité, Jean-Luc Mélenchon ou Eva Joly par exemple, séduits par la thèse du bouc émissaire broyé par la machine.

(Lire la suite sur le blog Basculements)

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