La Grèce, l’époque et nous

Texte publié par Antoine Louvard le 17 juillet 2015 sur son blog, Le loup et la plume

« La Grèce sur les ruines de Missolonghi », E. Delacroix (1826) – (Détails)

Ainsi, sans doute avons-nous perdu une bataille. Les mots de « capitulation » et de « reddition » ont été écrits et prononcés. Depuis lundi dernier, l’accord signé par Alexis Tsipras et l’étendue des mesures consenties pour rester dans la zone Euro laissent un goût amer à qui espérait plus ou moins secrètement le renversement de la table. L’austérité n’a pas succombé en Grèce, et elle sort même de ce bras de fer de six mois renforcée et plus dure que jamais. Elle continuera son travail de sape durant les mois, voire les années à venir, obscurcissant encore et toujours l’horizon d’une sortie de crise, la possibilité d’autre chose, l’existence d’un après. A la lecture des journaux, le partisan de Syriza doit aujourd’hui se forcer pour sourire. C’est le réveil toujours répété des purs et des rebelles qui, après l’ivresse des grands soirs, doivent éternellement se résoudre à la gueule de bois quand vient le petit matin.

Je ne détaillerai pas ici le contenu du texte signé par les chefs d’États de l’Eurozone aux premières heures du 13 juillet. D’autres l’ont fait ailleurs, et bien mieux que je ne le pourrais. Il est d’ailleurs évident, même pour une large part des adversaires du gouvernement grec, que cet accord se révèlera une catastrophe économique et qu’il n’y a rien de bon à en attendre. Seuls certains qui ont depuis longtemps perdu leur crédibilité continuent à le défendre. Leur obstination est sans espoir de rémission. Aussi ne sert-il à rien de dire à nouveau dans ces lignes l’échec qui s’annonce.

Non, si ce texte peut avoir quelque valeur, c’est celle d’essayer de tirer quelques idées au clair, de garder une trace des réflexions et des conclusions des derniers jours, réflexions et conclusions qui ne peuvent trouver leur enchainement et leur logique qu’à travers des mots posés et choisis. Et ainsi retenir des leçons pour l’avenir.

Ce que tout le monde s’évertue à appeler « l’accord » signé entre la Grèce et ses créanciers n’en a que le nom. Asphyxié par la Banque centrale européenne depuis l’annonce du référendum, Alexis Tsipras n’avait d’autre choix que de rendre les armes ou bien sortir de l’Euro, chose qu’il n’a jamais véritablement envisagé, comme nous l’apprennent les dernières déclarations de Yanis Varoufakis. Considérant sans doute que le mandat que lui avait confié le peuple grec se bornait à desserrer le nœud coulant de l’austérité, et non pas à rompre avec la monnaie unique, le premier ministre hellène s’est privé de son unique porte de sortie, de son meilleur atout. Dès lors, le sachant acculé, sans échappatoire, ses créanciers eurent beau jeu de lui faire avaler finalement l’infâme potion qu’ils avaient concoctée, n’hésitant pas au passage à y glisser de peu ragoûtantes couleuvres pour que chacun comprenne qui, ici, garde le dernier mot.

Dessin de Charb.

La situation que se propose de mettre en place le texte final porte un nom : c’est un coup d’état. Un putsch. Comment nommer autrement cet acharnement des créanciers à passer outre l’avis de tout un peuple, à ignorer les résultats des élections de janvier et du référendum de début juillet ? Les Grecs ont dit à deux reprises leur souhait de ne pas faire leurs les exigences de puissances étrangères. On leur signifie fermement que leur opinion ne compte pas, et qu’ils ne sont désormais plus maîtres chez eux. La mise sous tutelle de tout un pays, sur le continent européen, envers et contre la majorité de ses citoyens, est une situation inouïe et doit interpeller tout individu attaché à la démocratie, c’est-à-dire à la souveraineté et au droit pour les peuples de se gouverner eux-mêmes.

C’est là le point positif, le seul peut-être, que l’on peut retenir des évènements des dernières semaines. La volonté et le courage dont a fait preuve le gouvernement grec depuis janvier, poussant plus loin que jamais les négociations, se battant jusqu’à la toute fin sur chaque mesure, chaque desiderata, chaque requête de ses adversaires, a permis de mettre bas les masques et de constater à nu les mécanismes inhérents aux institutions européennes, leur logique profonde. Plus personne, dorénavant, ne peut soutenir sans rougir que l’Union européenne, et a fortiori la zone Euro, demeurent des instruments de progrès au service du bien être des citoyens. La vérité anti-démocratique, hostile à toute souveraineté populaire, de l’UE a éclaté sous nos yeux. Nombreux, bien sûr, étaient ceux qui l’avaient d’ores et déjà compris, écrit et raconté. Il y eut des précédents à ce dernier diktat. Mais il restait à déciller ceux qui hésitaient encore, qui ne voulaient pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et répétaient comme un mantra les slogans qui tiennent lieu de pensée. C’en est fini. Là où il y avait des naïfs et des optimistes ne restent que des malhonnêtes ou des aveugles.

Le fait que les exécutifs européens, et en premier celui de la France, se félicitent d’avoir « sauvé l’Europe » grâce à un texte inique, s’il nous afflige, ne doit pas pour autant nous étonner. Ils continuent simplement la longue cohorte des gouvernements préférant préserver un ordre injuste plutôt que risquer un désordre pouvant aboutir à plus de justice. En entendant le président Hollande se féliciter d’avoir préservé le système en place, quitte pour ce faire à passer sur le corps de tout un pays, quiconque a de la mémoire ne peut s’empêcher de penser à Munich 1938. Certes, les idéologies sont différentes, et il n’est pas question de comparer Angela Merkel à Hitler. Mais les faits plaident. Il y avait, aujourd’hui comme hier, du déshonneur à parapher un tel « accord » en s’essuyant les pieds sur des nations constituées. Au moins Daladier avait-il assez de lucidité pour saisir à l’époque le peu de gloire de son geste, son exclamation « Ah les cons ! », réservée à la foule venue l’acclamer à sa descente de l’avion pour avoir « sauvé la paix », en témoigne. Il savait que la paix est parfois le nom donné à la raison du plus fort. Que François Hollande se gargarise et affiche sa fierté d’avoir protégé l’équilibre européen après avoir piétiné la Grèce ajoute à notre honte.

Le message envoyé à tous les électeurs de l’UE est en tout cas très clair. Il avait d’ailleurs été formulé dès l’arrivée de Syriza au pouvoir par Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, lorsque ce dernier affirma qu’ « il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens ». La mécanique européenne apparaît véritablement pour ce qu’elle est, une machine de guerre contre la liberté des peuples à choisir leur propre destin. Chaque citoyen portugais, espagnol, italien ou français sait dorénavant que peu importe le bulletin qu’il choisira de mettre dans l’urne. Ce choix lui-même lui est dénié. Et ceux qui se risqueront à se rebeller contre l’ordre en place, en votant Podemos par exemple, doivent se tenir prêts à mener une longue bataille, voire à passer sous les fourches caudines. Lire la suite sur Le Loup et la Plume

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Une réflexion sur “La Grèce, l’époque et nous

  1. SOIR HISTORIQUE
    En quelque soir, par exemple, que se trouve le tourisme naïf de nos horreurs économiques, la main d’un maître anime le clavecin des prés; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a les saintes, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant.
    Il frisonne au passage des chasses et des hordes. La comédie goutte sur les tréteaux de gazon. Et l’embarras des pauvres et des faibles sur ces plans stupides!
    A sa vision esclave, l’Allemagne s’échafaude vers des lunes ; les déserts tartares s’éclairent – les révoltes anciennes grouillent dans le centre du Céleste Empire, par les escaliers et les fauteuils de rois – un petit monde blême et plat, Afrique et Occidents, va s’édifier.
    Puis un ballet de mers et de nuits connues, une chimie sans valeur, et des mélodies impossibles.
    La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera! Le plus élémentaire physicien sent qu’il n’est plus possible de se soumettre à cette atmosphère personnelle, brume de remords physiques, dont la constatation est déjà une affliction.
    Non!- le moment de l’étuve, des mers enlevées, des embrasements souterrains, de la planète emportée, et des exterminations conséquentes, certitudes si peu malignement indiquées dans la Bible et par les Nornes et qu’il sera donné à l’être sérieux de surveiller.- Cependant ce ne sera point un effet de légende.
    Arthur Rimbaud (Illuminations)

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