Natacha Polony : Quand « Libération » insulte les pauvres

Cet article est paru dans le FIGAROVOX le 13 juillet 2015.

C’est un simple conflit de voisinage. L’action d’une association de riverains qui fait parler d’elle parce qu’elle a eu l’idée d’utiliser les nouvelles technologies pour se faire entendre. Ils habitent un quartier prisé de Paris, les abords du canal Saint-Martin, avec ses écluses et ses ponts ombragés par les platanes. Les pavés, l’Hôtel du Nord et la voix d’Arletty aux accents de Parisienne. Sauf que l’atmosphère, justement, devient irrespirable. Parce que chaque lendemain de soirée ensoleillée, le canal et ses abords se transforment en cloaque. Bouteilles de bière, paquets de chips, déchets divers et variés flottant dans le canal ou s’entassant sur les rives. Et les traces d’urine et de vomi sur les pas-de-porte. Alors, une jeune femme de 32 ans a lancé un compte Instagram pour diffuser les photos du massacre et alerter le maire du Xe arrondissement, qui ne semble pas ému plus que cela. Le Figaro s’en est fait l’écho, tout comme Les Inrocks. C’est dire si la cause semblait consensuelle.

Pourtant, le journal Libération a voulu montrer son indignation face à l’action de ces affreux bourgeois dont on précise qu’ils ont payé 8 000 euros le mètre carré, ce qui les range visiblement dans le camp des ennemis de classe. L’argument est de poids: ces riches-là n’aiment pas les pauvres qui sont de sortie dès la canicule venue, «et aussi les étudiants, les djembéistes, les sosies de Zaz, les futurs festivaliers d’Aurillac, les intérimaires fauchés, les trompettistes amateurs, les buveurs de 8.6 et même les punks à chiens». Ces propriétaires (Libé oublie qu’on peut être locataire à Paris) amateurs d’Amélie Poulain et de son Paris «sépia» (en langage Libé, ça veut dire nostalgique, donc pétainiste, donc nous renvoyant aux «heures sombres, etc.») sont furieux de constater que leur quartier est véritablement pittoresque, qu’il est resté véritablement parisien et pas gentrifié.

L’argument aurait de quoi faire hurler de rire de la part d’un journal qui vante les bistrots branchés et pour qui le peuple se réduit si souvent à des beaufs racistes votant FN. Mais il nous révèle en fait comment une part de la gauche a remplacé dans son horizon idéologique le peuple par une entité indéfinie, ces «étudiants, djembéistes, intérimaires fauchés» et autres. Cette foule folklorique a bien sûr le droit d’être sale et de déverser ses déchets sur un site jusqu’à lui ôter toute beauté, parce qu’ils sont du côté du «mouvement» et de la «vie». Le même processus incite à ne pas considérer comme des «pauvres»les populations des cités HLM qui à intervalle régulier s’élèvent contre les saletés et dégradations qui massacrent les parties communes de leurs immeubles. Les «pauvres»ne protestent pas, ils ne réclament pasla sécurité et la pauvreté. Les «pauvres», les «damnés de la terre», ce sont les «jeunes» qu’il ne faut pas «stigmatiser» et qui, de ce fait, peuvent imposer des immondices à leurs voisins.

Quel étrange mépris du peuple! Quelle curieuse vision de la dignité humaine! On serait tenté d’inciter les éditorialistes de Libération à relire les réflexions de George Orwell sur ceux qu’il appelait «les gens ordinaires», qui se caractérisent par le désir d’une vie simple, l’attachement à des valeurs traditionnelles et le respect de la «décence commune», la faculté instinctive de percevoir le bien et le mal. Certes, ces petites gens ne ressemblent pas à ceux qui viennent déverser leurs déjections festives sur les trottoirs. Parce que, faut-il le rappeler aux garants de la gauche libertaire, les pauvres, autant que les riches, aiment la propreté et la beauté. Et la propension à prendre l’espace commun pour une poubelle n’est pas la conséquence de l’oppression sociale mais de l’abolition de cette morale minimale qui fait prendre conscience qu’il y a des choses «quine se font pas». Elle est la traduction en actes d’une idéologie mettant l’individualisme hédoniste au-dessus des normes communes au nom du sacro-saint «il ne faut pas juger».

La meilleure preuve que, dans la lutte des classes sans cesse réinventée, les défenseurs du droit à polluer l’espace public pour cause de divertissement de masse ne sont pas du côté qu’ils croient, c’est que ce que subissent les petits bourgeois du canal Saint-Martin ou les prolétaires des cités du 9.3, on ne permettrait pas une seconde que le subissent les grands bourgeois du XVIe arrondissement ou les dirigeants de Libération aux abords de leur maison de campagne ou de bord de mer.

De gauche ou de droite, le respect du peuple consiste à ne pas imaginer que la pauvreté implique (et donc excuse) l’incivilité ou la délinquance, mais à comprendre que l’égalité, la fraternité et la morale qui les sous-tendent sont le ciment d’une société digne.

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Une réflexion sur “Natacha Polony : Quand « Libération » insulte les pauvres

  1. L’incivilité est grave. Pour illustrer, deux exemples de mes connaissances ; l’un, chauffeur de bus ne supporte plus cette incivilité, il démissionne, il n’a plus de travail; l’autre ne supporte plus l’incivilité d’élèves en classe et démissionne de son poste de professeur d’anglais pour se consacrer à des choses plus sereines.

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