29 mai 2005: le «non» au Traité Constitutionnel, l’occasion manquée de la gauche de la gauche

Tribune publiée sur le FIGAROVOX le 29 mai 2015.

Il y a dix ans, la gauche de la gauche s’était rassemblée pour dire non au Traité constitutionnel européen mais n’a pas su transformer l’essai. Kévin Boucaud Victoire analyse les raisons de cet échec.

Le 29 mai 2005, la France rejette contre toute attente le «traité établissant une Constitution pour l’Europe» (TCE) signé quelques mois auparavant à Rome par les 25 chefs d’État de l’Union européenne. Trois jours après, les Hollandais refusent le traité, avant la suspension du référendum britannique le 6 juin, qui l’enterre. Une victoire du peuple, dont n’a pas su se saisir la gauche de la gauche.

En votant «non» à 54,68%, la majorité du peuple français au sens politique du terme (le demos grec ou le populus latin, comprendre «l’ensemble des citoyens»), a manifesté son mécontentement vis-à-vis de la construction européenne. Mais ce scrutin a également révélé une révolte du peuple au sens sociologique (la plebs latine), correspondant à l’ensemble des classes sociales démunies.

Selon l’institut Ipsos, 67% des employés, 70% des agriculteurs, 79% des ouvriers et 71% des chômeurs auraient rejeté dans les urnes le traité constitutionnel. A l’inverse, le «oui» n’aurait été majoritaire que chez les cadres et professions libérales (65%). Ces résultats soulignent la «fracture sociale» évoquée par Marcel Gauchet depuis la fin des années 1980, qui sépare les élites économiques politico-médiatiques -largement acquises au «oui»- des classes populaires.

Si les résultats ressemblent à ceux du référendum de Maastricht de 1992, la nouveauté réside dans «le passage des professions intermédiaires dans le camp du refus», comme le souligne Emmanuel Todd (Après la démocratie,Gallimard, 2008). Ces dernières ont en effet été majoritairement partisanes du «non» (53%), tout comme les artisans, les commerçants et les chefs de petites entreprises (51%). Treize ans avant, ces catégories socio-professionnelles, pas encore fragilisées par la mondialisation, avaient pourtant permis l’adoption du traité de Maastricht et de la monnaie unique.

Ce scrutin semble de fait plus influencé par les appartenances sociologiques que politiques. On se souviendra du soutien unanime au «oui» par l’UDF, l’UMP, les Verts ou le PS, même si dans le même temps, certains responsables défendaient à titre individuel le «non»: Francine Bavay pour les Verts, Henri Guaino à l’UMP, Jean-Luc Mélenchon, Laurent Fabius ou encore Henri Emmanuelli au PS. Pourtant, déduire du rejet du TCE la naissance d’une nouvelle «conscience de classe» paraît plus que précipité.

La gauche de la gauche qui avait largement fait campagne pour le «non», n’y a pourtant pas vu le moyen de réanimer le concept de lutte des classes, lequel avait permis au PCF de prospérer jusqu’au début des années 1980 comme «premier parti ouvrier de France». Car ces franges nonistes représentent avant tout la masse des laissés-pour-compte de l’Union européenne et de la mondialisation -stade suprême du libéralisme-, qui refusent de laisser le contrôle idéologique aux élites culturelles dominantes sans prendre directement conscience de leurs intérêts de classe.

Mais la gauche antilibérale n’a pas su exploiter cette brèche. Les socialistes nonistes, dont certains soutenaient la candidature de Laurent Fabius à la primaire de 2006 face à la victorieuse Ségolène Royal, sont vites rentrés dans le rang. Du côté de la gauche radicale, les montagnes accouchèrent de souris. En témoigne le prolixe Collectif national d’initiative pour un rassemblement antilibéral de gauche et des candidatures communes à la présidentielle de 2007. En guise d’unique candidat, le collectif investit le syndicaliste José Bové. Qui se voit vite opposer les candidatures d’Olivier Besancenot (LCR), de Marie-Georges Buffet (PCF) -qui réussit l’exploit de supprimer pour la première fois du programme communiste toute référence à la lutte de classes-, de Gérard Schivardi (Parti des travailleurs) ou encore d’Arlette Laguiller (LO).

Trop divisée, la gauche du non ne pèsera finalement pas sur une campagne qui se joue à droite, autour de l’insécurité et de l’identité nationale, plus que sur la fracture sociale ou la dénonciation du système. Fort de 4,08% des suffrages exprimés, Olivier Besancenot devient temporairement le héraut d’une gauche radicale défaite.

Dans le même temps, la victoire de Nicolas Sarkozy enterre celle du peuple noniste de 2005. Par voie parlementaire, l’ex-président de la République fait adopter le traité de Lisbonne, une «pâle copie» du TCE selon son auteur, Valérie Giscard d’Estaing, mais dont il avoue volontiers qu’il reprend «intégralement» les «propositions institutionnelles du traité constitutionnel».

Le départ de Jean-Luc Mélenchon du PS fin 2008, la fondation du Parti de gauche en 2009 et le regroupement d’une large partie de la gauche radicale au sein du Front de gauche peuvent être vus comme autant de perspectives d’une nouvelle dynamique chez les nonistes. Mais si la campagne de 2012 du Front de gauche a pu être encourageante (11,1% des suffrages), force est de constater que le mouvement est aujourd’hui en difficulté et que le Front national s’impose, chaque jour un peu plus, au sein des classes populaires comme la seule alternative possible au système. Outre l’avance chronologique du parti d’extrême droite, qui surfe sur l’euroscepticisme depuis Maastricht, la peur du Front de gauche d’assumer une «rupture concrète et révolutionnaire, pour ne pas dire «la même chose que le Front national»» avec l’Union européenne pourrait expliquer ce retard comme l’explique Aurélien Bernier(La gauche radicale et ses tabous: pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national, édition du Seuil, 2014). Pourtant la coalition de gauche ne devrait pas être effrayée, car comme le précise l’essayiste proche de la gauche radicale, il paraît évident que les deux formations politiques «portent deux projets de société diamétralement opposés».

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