Polony : dix ans après le référendum, pourquoi nous avons besoin du Comité Orwell

Entretien publié par Anne-Laure Debaecker sur le FIGAROVOX le 29 mai 2015.

Lancé à l’occasion de la commémoration des dix ans du non au traité constitutionnel européen, le comité Orwell a pour ambition de faire vivre le débat d’idées. Sa présidente, Natacha Polony explique la vocation de cette association.

FIGAROVOX : Ce 29 vous lancez une association de journalistes, le comité Orwell. Pourquoi avoir choisi cette date. Quelle est l’ambition de ce comité ?

Natacha Polony : Le 29 mai, nous commémorons les dix ans du « non » au Traité constitutionnel européen. A l’occasion de la campagne électorale de ce référendum, il est apparu que la France souffrait d’une fracture entre les élites et le peuple. Les élites, ou plus précisément les gagnants de la mondialisation, ont, en effet, majoritairement fait campagne et voté pour le « oui » à ce référendum alors que le peuple a, lui, plutôt voté « non ». Cette fracture s’est dessinée de la façon la plus flagrante dans les médias. On peut même parler de naufrage médiatique : 90% des médias et des éditorialistes ont ouvertement fait la promotion de ce traité constitutionnel –avec une virulence parfois inimaginable- ce qui a souligné qu’il existait quasiment un intérêt de classe divergent. Il y aurait dû y avoir un débat organisé au sein de différents organes de presse. Il aurait fallu enquêter et réfléchir de la façon la plus objective possible à ce qu’était la construction européenne, à son champ, ses modalités ou encore à la façon dont elle s’est substitué à l’horizon politique du progrès social. Mais le sacré a remplacé l’information. Au point qu’il semblait même à certains médias parfaitement incongru et dangereux de demander au peuple de décider de la loi fondamentale, de la constitution qui allait les gouverner.

C’est pourquoi, tenir compte et réfléchir à ce moment de l’histoire des idées en France nous est apparu nécessaire. Il nous a semblé important de nous interroger sur notre capacité à penser autrement les pratiques qui se présentent à nous dans notre métier de journalistes, notamment en ce qui concerne les questions de société et les questions économiques… en essayant de sortir de cet unanimisme. Notre rôle est de sortir de toute religiosité et de nous interroger en journalistes, c’est-à-dire en regardant les faits.

Le choix du nom de votre comité n’est pas anodin. 1984, c’est maintenant ?

En partie oui. D’une certaine manière, nous nous trouvons dans une période qui devrait être un triomphe démocratique, il n’y a jamais eu autant d’organes d’informations et de libertés. Et, pourtant, nous sommes dans une époque de manipulation des mots, de transformation des vérités, où l’on ne débat pas avec celui qui pense différemment mais où on l’ostracise. Nous vivons ainsi quotidiennement la fameuse « minute de la haine » relatée dans le roman d’Orwell. Chaque jour le bouc émissaire change de nom, mais le processus reste le même. Or nous pensons dans notre comité que les idées jugées dangereuses doivent être confrontées à d’autres idées, par le débat.

Comme vous le soulignez, il n’y a jamais eu autant d’organes d’information avec le développement des nouveaux médias, réseaux sociaux, blogs, journaux en ligne etc. De nouvelles voix peuvent ainsi se faire entendre. Peut-on encore parler de « pensée unique » ?

Ce terme a été terriblement galvaudé. La question n’est donc plus d’en parler mais plutôt de donner un sens à ce combat contre la « pensée unique ». Je pense que le développement majeur des réseaux sociaux et de la pensée alternative sur ces réseaux découle aussi de la façon dont la pensée non conforme a été reléguée sur internet lors du référendum d’il y a dix ans. C’est à ce moment-là que l’on a pu constater la puissance de ces médias qui sont devenus un lieu de pensée alternative et d’expression des idées qui étaient bannies des médias traditionnels.

Cela a eu un effet pervers : puisque les réseaux sociaux devenaient le lieu d’une vérité qui ne pouvait s’exprimer ailleurs car interdite dans les médias traditionnels, certains ont commencé à croire que cette vérité ne serait jamais présente dans ces médias et ne pourrait donc être trouvée que sur internet et sur les autres médias alternatifs. Le complotisme est ainsi une des conséquences du naufrage médiatique du 29 mai 2005. La façon dont une partie des Français a cessé de croire en la parole journalistique devrait nous inquiéter profondément.

Il s’agit donc pour nous d’œuvrer pour la reconquête d’une forme de crédibilité, et ceci passera par l’acceptation du débat et du pluralisme –qui est une des valeurs fondatrices de notre profession. Le comité a pour fonction de faire surgir le débat d’idées et de combattre partout où cela sera nécessaire l’unanimisme et la pensée préfabriquée. Il s’agit de retrouver cette fonction qui nous est propre à nous journalistes : questionner l’unanimisme ; remettre en cause les certitudes et évidences, dans les domaines les plus touchés par la pensée sacralisée. En particulier le domaine de l’économie au sens large, qui touche à la mondialisation, à la construction européenne et aux choix qui sont faits en la matière, comme le traité de libre-échange transatlantique. Nous refusons que l’on nous distraie avec des sujets autres que ces sujets-là qui sont cruciaux car c’est pour ceux-ci que peuvent et doivent surgir des solutions alternatives. Or le résultat de l’unanimisme est justement d’empêcher toute alternative.

Pour pouvoir peser contre cet unanimisme, quels vont être vos projets dans l’avenir ?

Nous allons mettre en place, par des tribunes, des conférences ou des colloques, une réflexion et faire entendre des voix qui n’auraient pas forcément droit de citer alors que nous considérons qu’elles peuvent apporter quelque chose. Nous allons faire en sorte de nourrir le débat d’idées en France.

 

Advertisements

Une réflexion sur “Polony : dix ans après le référendum, pourquoi nous avons besoin du Comité Orwell

  1. La prochaine campagne présidentielle doit se faire sur le thème de l’Europe, « une Nouvelle Europe ». En effet promettre des choses pour le pays qui ne peuvent se réaliser n’ a pas de sens. La Nouvelle Europe doit être le point essentiel à partir duquel nous construirons pour le plein emploi. Mais les partis traditionnels oseront-ils relever ce challenge?

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s