Penser autrement est-il encore autorisé ?

Tribune publiée dans Marianne le 16 juin 2015

Le 29 mai 2005, le référendum sur la Constitution européenne, plébiscité par les élites, est rejeté par les Français. On se souvient du déferlement de mépris contre ce peuple « mal-votant » et « mal-comprenant », si peu sensible aux vertus de la pédagogie. Le sommet fut atteint par l’édito de Libération.  Intitulé « Chef d’œuvre masochiste », il constitue un classique de la bien-pensance européiste, dénonçant pêle-mêle le « populisme”, la « xénophobie »,le  “gauchisme infantile” de tous ceux qui ne pensent pas  comme eux, qui ne votent pas comme ils le souhaitent. Nous étions en 2005, mais on songeait à “1984”, le célèbre roman d’anticipation de George Orwell. Il ne s’agit pas de refaire à l’infini la critique de la « pensée unique », qui fit les beaux jours de la presse des années 1990. Mais de tirer enfin les  enseignements d’un débat  qui mérite  que l’on s’interroge sur notre propre pratique journalistique. Dix ans ont passé, et le « politiquement correct » a volé en éclats, sous l’action conjointe des réseaux sociaux et de la montée du Front National. Si l’antienne de l’antifascisme ne passe plus, le « cercle de la raison » est toujours une réalité. Pourtant, la crise a démontré que les critiques des eurosceptiques n’avaient rien à voir avec un quelconque tropisme rouge-brun. lls s’interrogent tout simplement sur une perte de souveraineté bien réelle, qui, malgré le Traité de Lisbonne, n’a pas été véritablement remplacé par un fédéralisme européen.  Toujours moins de souveraineté. pas de fédéralisme. Où donc est passé le pouvoir du peuple ? Interrogation légitime, pour le moins escamotée dans le débat médiatique. Dans sa célèbre dystopie, 1984, l’écrivain et journaliste décrit un monde totalitaire gouverné par un « Big Brother » qui s’insinue jusque dans les consciences. Le « crime de penser » est passible de mort et la réalité est dictée par la novlangue d’un parti unique et son ministère de la Vérité. Dans le monde d’Orwell, les nations ont été abolies, seuls restent trois blocs uniformes qui font mine de s’affronter en permanence : l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia. La mise en scène de conflits imaginaires, voués à canaliser la violence née de l’oppression, a définitivement remplacé le débat fondé sur le « common decensy », pour reprendre l’expression du célèbre écrivain britannique. Il ne s’agit pas ici de refaire l’Histoire, ou de se livrer à des comparaisons hasardeuses. Mais  les choix de ces vingt dernières années, sont loin d’être anodins. Le monde que l’on nous construit commence à avoir quelques ressemblances avec celui d’Orwell. Avec des multinationales toujours plus puissantes qui imposent leurs régles, tissent leurs réseaux et régnent sur la vie de l’homo economicus.  Et  des Etats croupions qui ne servent plus qu’à encadrer la vie quotidienne d’un citoyen qui a de moins en moins voix au chapitre sur les grands sujets. Le tout avec la complicité d’un systéme médiatique où l’injure, la provocation,  l’excommunication, le spectacle l’emportent sur la recherche patiente des faits. Où la recherche de coupables, érigés comme autant de boucs émissaires à une opinion déboussolée, s’est substituée à l’analyse des causes profondes de la crise que nous traversons.. Où les  « minutes de la haine » – décrites par Orwell- s’enchainent, au rythme effrayant de l’information continue. Pour sortir de cette impasse nous avons décidé de créer le comité Orwell. Il a comme ambition de faire entendre une voix différente dans un paysage médiatique trop uniforme. Plus encore que les autres citoyens, nous avons, en tant que journaliste, la responsabilité de défendre la liberté d’expression et le pluralisme des idées. Face à une idéologie dominante qui fait du primat de l’individu sur tout projet commun la condition de l’émancipation, l’association entend également défendre notre héritage social et politique fondé sur la souveraineté populaire. « En ces temps d’imposture universelle, prophétisait George Orwell, dire la vérité est un acte révolutionnaire »…

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